JOSEPH. — IL DONNE LE COMMANDEMENT A SOULT
Ainsi, c'est l'homme que Joseph accuse de péculat et de trahison, l'homme qui, au su de Joseph, accuse Joseph de connivence avec l'ennemi, c'est cet homme là qui, des mains de Joseph, reçoit le sort de l'Espagne et l'honneur des armées françaises. Parla sans doute, Joseph avoue et constate l'ineptie de sa marche sur Madrid, mais il ne la répare pas ; Soult n'est nullement « disposé à servir d'instrument à la gloire d'un autre » ; il garde une rancune féroce des humiliations qu'il a reçues, de la contrainte qu'il a subie, de l'Andalousie qu'il a évacuée, de l'espèce de pardon qu'il a dû accepter, tout cela, du fait de ce personnage gonflé de suffisance, incapable de commander une compagnie — Soult a vu à l'œuvre au camp d'Oultreau le colonel du k" de ligne ' — et pourtant convaincu qu'il excelle, sans l'avoir jamais appris, dans l'art de la guerre. Joseph a revendiqué assez haut le commandement pour tenir à l'exercer au moins une fois, en présence de l'ennemi, dans cette décisive occasion ; c'est juste alors qu'il remet le commandement à Soult, sous le prétexte que Soult, commandant la partie principale de l'armée, pourrait ne pas mettre, dans une action, toute l'activité désirable. Soult propose de manœuvrer au lieu de combattre et Joseph acquiesce. L'armée manœuvre donc les 12, 13, et 14 novembre sans s'engager nulle part; le 15, l'ennemi ne dissimule plus sa retraite ; mais Soult trouve encore, malgré l'opinion contraire du roi et de Jourdan, des
* Napoléon et sa famille, II, p. 376.
raisons pour ne pas marcher; il manœuvre, dit-il, pour tourner l'armée anglaise et celle-ci, en présence de 97 000 Français, fait sa retraite sans être entamée, laissant seulement trois mille traînards aux mains de la cavalerie légère. Wellington étant retiré en Portugal où les Français ne le suivent pas, les armées impériales entrent en cantonnement et, de Salamanque, le 22, le roi retourne à Madrid que, pendant son absence, l'Empecinado a occupé avec sa guérilla.
Tout ce grand effort a donc échoué. L'occasion qui se présentait de venger, au lieu même où elle avait été subie, la défaite de Marmont, Soult l'a laissée volontairement échapper, et ça été sa revanche. Toute confiance est anéantie. L'armée qui n'est plus une armée d'occupation, qui n'est pas davantage une armée d'opérations, semble attendre, dans des quartiers d'hiver de hasard, où les guérilleros la tiennent constamment en alerte, l'ordre de battre en retraite et d'évacuer l'Espagne. Généraux, officiers et soldats sont pleins d'un immense dédain pour ce chef de hasard, si peu militaire, si peu français, incapable de se faire obéir, incapable décommander, incapable de montrer même, sur le terrain, une figure de bravoure. Un dégoût sans limite, une lassitude absolue, une indiscipline qui a atteint et vicié la hiérarchie entière, la certitude de l'infaillible défaite, la volonté de s'évader à la fin de cette Espagne mortelle aux Français, c'est, à la fin de 1812, l'état d'esprit de l'armée. Marmont a été le premier auteur de cette situation déplorable, Soult le second, Joseph plus qu'eux deux réunis, mais nul de