‹ Napoleon et sa famille (volume 5)Chapitre 3 sur 213 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

et s'il se peut de faire connaître Napoléon : Si haut qu'il soit placé par rapport à ses frères et à ses sœurs, du fait de l'étendue et de la puissance de son cerveau, du fait de la surprenante réunion de ses facultés de penser et d'agir, ce n'est pas impunément qu'il a reçu, avec le même sang, le même atavisme et un tempérament analogue, qu'il a subi dans l'enfance une éducation pareille, et qu'il a contracté des habitudes semblables. De certains aspects que présentent les siens ou leurs descendants, il est loisible de tirer des indices sur des expressions physiques ou morales qui, chez Napoléon, demeuraient inexplicables : grossies, tournées presque à la caricature tant elles prennent d'importance chez les êtres du second plan, ces formes sont révélatrices, chez le Héros, de nuances de caractère, de gestes familiers, de façons coutumières de concevoir et d'exprimer la pensée. Elles expliquent et commentent des façons d'envisager les événements; elles attestent une sorte de superstition commune; elles déterminent le point où les défauts de la race se subliment et tournent au génie. J'ai donc recueilli précieusement ces notes qui relèvent plus de la psychologie que de l'histoire. Mais où commence celle-ci et où s'arrête celle-là?

Le dispersement en 1812 des Napoléonides sur l'Europe entière, de Moscou à Worcester et à Madrid, m'interdisait de chercher, dans le tome VIÏ, un lien entre leurs actes et d'en faire un récit chronologiquement suivi : j'ai dû présenter les personnages J'uh après l'autre, par périodes successives, et, pour

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plus de clarté, j'ai été contraint à des répétitions inévitables, étant donnée cette naïveté de composition primaire. Tout autre plan eût entraîné des confusions périlleuses; déjà, malgré que j'aie multiplié les dates, je crains que le lecteur ne soit dérouté par ces retours obligés : mais comment procéder autrement lorsqu'il s'agit de rechercher les sentiments de douze personnages, habitant douze villes différentes, n'entretenant à ce moment que des relations accidentelles, suivant chacun leur vie sans s'inquiéter trop des autres, et ne gardant une sorte d'unité que par Napoléon, le nom qu'ils lui empruntent et les ordres qu'ils reçoivent de lui?

Pour les critiques qu'on m'a faites, je ne m'arrêterai point à y répondre : comme elles se sont répétées semblables à chacun des volumes que je publie, je compte bien qu'elles se renouvelleront aujourd'hui; et, comme elles se sont rendues plus acerbes depuis que l'Académiem'a faille suprême honneur de m'accueillir, qu'elles s'efforceront d'être davantage blessantes. On ma reprochera comme d'ordinaire de ne pas livrer mes sources — toutes mes sources. Pas si sot ! Un de mes livres, Napoléon inco7i?iii, publié selon ce mode prétendu scientifique, aété contrefait ou démarqué cinq fois en moins de dix années : l'expérience m'a suffi. Libre à qui voudra de m'accuser d'avoir imaginé les lettres que je cite et les faits que je raconte : le jour où on en viendra là, je saurai me défendre. Quant aux plagiaires, je sais fort bien qu'ils n'arrêteront pas leur petit commerce : faute de pou-

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voir s'approprier les références à des livres ou des documents qu'ils n'ont jamais vus, ils ne citeront rien, ce qui sera plus simple : même, comme certains, tenteront-ils contre moi, afin de dérouter, de grotesques prises à partie où ils chicaneront sur un texte qu'ils m'auront emprunté — sans le comprendre. Peu m'importe. Au point juste oii leur manque le fil conducteur de mes livres, les leurs s'eflfondent. Qu'on les couronne ensuite, je n'y vois nul inconvénient.

Pour le moment, et dans l'état actuel des connaissances et de la documentation abordable, mes livres ont approché d'assez près la vérité pour que, depuis dix ans, on n'y ait guère ajouté et que la plupart des contradictions que j'ai subies n'aient convaincu ni ceux qui étudient la même époque, ni moi-même. Ce n'est pas — Dieu m'en garde — que j'aie conçu la stupide vanité d'avoir rien tenté qui soit défînitii. Nos histoires, moins belles certes, sont pareilles aux Dames que chantaient Villon, et leur visage est bien plus fugitif encore. A peine sont-elles nées qu'elles sont vieilles ; à peine ont-elles paru qu'elles sont mortes. Gomme tant d'autres, les miennes passeront, mais ce qui ne passera point, c'est le goût de trouver dans l'histoire la vérité humaine, de vouloir aux êtres non une cuirasse mais un cœur, de rendre compte des événements par leurs causes, des sentiments et des passions par leur expression, d'égaler, sinon de préférer au document dit d'Etat, officiel et menteur, le document intime, réservé et véridique.

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Ce sera assez pour mon œuvre si j'ai contribué à une telle évolution de l'Histoire.

Je sais fort bien d'ailleurs que, à ceux qui, dans une certaine école, attaquent mes livres, comme à ceux qui, dans certains journaux, citent à l'ordinaire mon nom comme preuve des choix déplorables que fait l'Académie, les faits que j'établis importent aussi peu que la façon dont je les raconte. Ce qui importe, c'est la Doctrine, la bonne Doctrine. Quant à la vérité, qu'est-ce que c'est que la vérité en histoire ? Est-ce que cela compte? Est-ce que cela existe? «Il est des documents dont il faut savoir ne pas se servir », a dit quelqu'un d'autorisé. La République a institué une Commission centrale d'histoire de la Révolution dont le président imprimait dernièrement cette phrase : « C'est avec son autorité de Consul que le jjremier Bonaparte a fait Brumaire^, » Nul ne fera au normalien qu'est ce président, l'injure de penser que celle contre-vérité historique lui soit échappée par ignorance : il a voulu l'écrire pour appuyer sa démonstration et grossir, bien ou mal, sa thèse d'un argument. Voilà la bonne Doctrine. Comme rien ne saurait m'engager à la suivre, je me trouve fort honoré d'être particulièrement attaqué par ceux-là dont il est le chef reconnu, et qui, s'établissant ea Tribunal révolutionnaire, traduisent à leur barre et condamnent par fournées, au nom de la Science, les historiens, dont les livres les gênent, dont les idées

' Article de M. Jaurès. L'Rumaniié du 7 août 1905.

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