‹ Napoleon et sa famille (volume 5)Chapitre 56 sur 213 · JEROME. — ASSASSINAT DE MORIO · texte numérisé non relu

JEROME. — ASSASSINAT DE MORIO

dite à Rambuteau et que celui-ci avait trop fidèlement rapportée : « Vous retournez à Paris, vous êtes bien heureux, que ne puis-je en faire autant! Ce damné pays doit me procurer 50 000 francs de rentes pour tout l'ennui qu'il me cause ; quand je les aurai en poche, qu'il aille au diable, je n'en ai nul souci! » L'Empereur fait l'éloge de Morio, disant qu'il mérite confiance et qu'il sera très bien placé dans la Maison; mais Jérôme n'y consent pas ; Morio fait depuis un an fonctions de grand écuyer et il y réussit à merveille. Il compte donc l'y laisser.

Ainsi écrit-il le 22 décembre : Deux joursplus tard, Morio est assassiné dans les écuries du roi par un maréchal-ferrant nommé Lesage, furieux d'avoir été congédié et remplacé par un Allemand. C'est une perte pour Jérôme. Morio était un homme de sens et de valeur, aimable dans la société, très raide dans le service ; il n'avait point été des amis du premier degré, ceux des aventures américaines, étantseulement entré dans cette cour lors de la fondation du royaume, mais il s'était rattaché à eux par son mariage avec une sœur des Le Camus, et il était devenu l'un des plus influents : général de division, grand écuyer, colonel général des Chasseurs, tout récemment (14 décembre) comte de Marienborn avec dotation du château et du domaine de ce nom, il avait à ce point la faveur de Jérôme que, malgré sa conduite devant Girone, le commandement du corps d'armée westphalien durant la guerre prochaine lui était dévolu par avance.

La guerre en efTet était proche, et les nouvelles

ambitions que Jérôme en devait concevoir étaient pour le faire passer sur tout ce que l'Empereur exigerait de lui. Le 9 décembre, Napoléon lui a demandé un état détaillé de ses troupes, infanterie, cavalerie, artillerie ; il veut savoir combien de divisions la AVestphalie peut fournir et comme elles seront commandées. « Combien vous faudrait-il d'hommes, écrit-il, pour occuper la Silésie? Combien en avez-vous eu en 1807 ? Quelles sont les places à prendre ? » Ayant, le 17, la réponse de son frère, il veut des détails sur l'organisation de l'artillerie, du génie, des équipages, des caissons pour les ambulances, les vivres, les munitions. Il exige des sapeurs, des outils, quarante canons, deux cent cinquante voitures, soit 1 200 chevaux de plus. Il a dès lors résolu que Jérôme aura un commandement important et qu'il fera « la Grande Guerre ». « Si vous devez vous absenter de la Westphalie, lui écrit-il, qui est-ce qui gouvernera le pays pendant votre absence ? Quelles forces lui laisseriez-vous pour le contenir? » Jérôme répond aussitôt qu'il instituera une régence de quatre membres, qu'il laissera dans le royaume près de 14 000 hommes et 1800 chevaux et qu'il mettra en marche 20 000 hommes.

Cela prend tournure. A un homme qui apporte 20 000 soldats, on montre quelques égards. Sans doute, Jérôme ne reçoit pas satisfaction contre le prince d'Eckmiihl qui, étant la cheville ouvrière de la guerre nouvelle, ne saurait avoir tort; ses actes arbitraires, ses agressions continuelles, sa tyrannie froide, cette sorte

JEROME. — APPROCHES DE LA GUERRE lOo

de cruauté avec laquelle il s'est plu, en jacobin parvenu qui n'est que prince, à brimer un roi, Jérôme doit les lui passer; l'Empereur même n'ose ni réprimander un homme si utile, ni le ranger à des formes honnêtes ; mais au moins obtient-il qu'on consente à examiner si, au lieu de 12 500 hommes dont 1 500 cavaliers qu'il s'est engagé à entretenir, il a dû recevoir 25 000 hommes et 10 000 chevaux.

Pour la première fois, au cri de détresse que Jérôme a poussé le 17 novembre, l'Empereur a daigné compatir, mais c'est Davout qu'il a chargé « de porter cette douceur, pour que cela le rapproche de la cour de Westphalie, parce que la désunion n'est bonne à rien ». C'est là tout le blâme que reçoit le maréchal. Quant à la douceur, elle entraine peu: l'Empereur l'entend « d'une façon raisonnable; comme vingt sous par ration de fourrage, vingt sous par journée d'hôpital, la ration de pain et de vin à un prix un peu moindre que le prix ordinaire, vu que dit-il, le soldat est logé chez l'habitant et que cet argent reste dans le pays ». Après enquête, Dçivout doit reconnaître que la Westphalie dépense par mois 133 000 francs au delà de ce qu'elle s'est obligée à fournir; ce n'est pas encore ce que disait Jérôme, mais c'est bien plus que ne veut rendre l'Empereur qui liarde et pourtant qui entend que le roi de Westphalie soit satisfait; c'est une somme de payer vingt sols la ration de fourrage et « ce sera une chose avantageuse à la Westphalie » si Davout « met quelques milliers d'hommes de plus. »

Mal que bien, la chose est ainsi arrangée et vingt sols sont mieux que rien. Ayant trouvé que, sur ce point, Jérôme n'avait point si tort, l'Empereur consent à s'informer si, sur un autre, il n'aurait pas raison. Jérôme n'a cessé, depuis 1809, d'attirer l'attention de son frère sur ce qui se passe en Allemagne. « La fermentation est au plus haut point, a-t-il écrit encore le 5 décembre, les plus folles espérances sont entretenues et caressées avec enthousiasme. On se propose l'exemple de l'Espagne, et, si la guerre vient à éclater, toutes les contrées entre le Rhin et l'Oder seront le foyer d'une vaste et active insurrection. » L'Empereur ne veut pas avoir officiellement le démenti de son optimisme; répondant à son frère, il prend texte de ce que celui-ci, afin d'attester la misère générale, a pris ses exemples dans son royaume, à Hanovre, à Magdebourg et dans ses principales villes, pour attaquer violemment le gouvernement weslphalien. « Quand vous aurez des faits à m'apprendre, écrit-il à Jérôme, j'en recevrai la communication avec plaisir. Quand, au contraire, vous voudrez me faire des tableaux, je vous prie de me les épargner. En m'apprenant que votre administration est mauvaise vous ne m'apprenez rien de nouveau. » Cela dit, l'Empereur ouvre pourtant une enquête sur ces faits que Jérôme lui a dénoncés; mais, par malheur, il la restreint à la AYestphalie, il l'imagine officielle, il la réduit à une conférence entre son ministre à Gassel et les ministres du roi et, par là même, il la frappe d'une nullité sans remède. Les ministres du roi, sous peine de se con-

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