‹ Napoleon et sa famille (volume 5)Chapitre 62 sur 213 · LOUIS. — LA HOLLANDE H · texte numérisé non relu

LOUIS. — LA HOLLANDE H

chez moi à mon insu et sans ma permission «. Dans la misère où il est, Ducoudray ne reçoit pas même un secours et c'est l'Empereur qui, par Gorvisart, le 20 février 1812, lui envoie 4 000 francs. Decazes offre pour secrétaire un sien cousin, arrivé depuis peu, vingt ans, le meilleur ton, des connaissances pour son âge, fils d'un frère de son père, du même nom que lui. « Il ne gênerait en rien Votre Majesté qui en ferait tout ce qu'elle voudrait et ne lui coûterait pas un sol de dépense de plus. » Refusés le secrétaire et le désintéressement. Louis veut avoir le droit de se déclarer solitaire ; surtout il entend écarter tout ce qui est Français, car, à défaut de Bylandt vainement réclamé, il reçoit près de lui, dans le courant de l'été de 4811, son ancien ministre des Cultes et de l'Intérieur M. Van Capellen que sa femme accompagne ; mais, de cette compagnie, qu'il conservera près d'une année, il n'a garde de parler. Cela fait partie de sa politique hollandaise et il y porte toute sorte de mystères.

Car Louis n'a point renoncé à son trône, à son peuple, à ce qu'il nomme son pays. Officiellement il est le comte de Saint-Leu, mais, de quiconque vient le voir, il reçoit sans broncher le Sire et le Votre Majesté. Dans les entretiens journaliers qu'il a tête-àtête avec Van Capellen, « il l'entretient ordinairement de la Hollande, récapitulant les détails de son règne, regrettant de n'avoir pas fait telle ou telle chose pour le bien du pays, disant que, s'il était ramené par les circonstances en Hollande, il tâcherait de faire mieux sous quelques rapports. Un jour, le Moniteur arrive

116 NAPOLÉON ET SA FAiMILLE

contenant des détails sur le voyage de l'Empereur en Hollande et plusieurs des discours adressés à l'Empereur par différentes autorités. Celte lecture le met dans une grande fureur. « Il ne pardonne pas, dit-il, de telles bassesses à des Hollandais qui ont faussé le serment envers lui en se jetant dans les hras de celui qui vient de réunir la Hollande à son empire d'une manière si illégale... en se décorant d'un ordre substitué au sien par un jeu de mots qui fait de Y Union du pays, IdiRéimion de ce pays à la France sous la devise : Tout pour l'Empire. »

Il ne se contente pas de converser; il a établi des correspondances mystérieuses dont il attend sans doute de g'rands résultats, à en juger par les précautions qu'il prend pour dérouter la police : première enveloppe à l'adresse d'un banquier de Vienne ; deuxième au nom d'un négociant de Gralz ; troisième avec cette seule suscription : « Veuillez faire parvenir cette lettre », et la lettre est anonyme. Le cabinet noir n'en déchiffre pas moins quel est le destinataire, et il trouve des plaintes que le prince ne tienne pas la promesse qu'il a faite d'écrire tous les deux mois. Gela prouve qu'en Autriche la police des postes est faite au moins aussi bien qu'en France.

Ses peuples lui manquant, il s'adresse aux tètes couronnées. De Nohitsch, oii il est allé prendre les eaux en juillet, il se rend le 26 à Bruck, où doit passer l'empereur d'Autriche accompagné de l'impératrice Maria-Ludovica. Il sollicite une audience et il remet aux mains mêmes de l'empereur copie de

LOUIS. — SA HAINE CONTPxE NAPOLÉON 117

sa protestation en date du l®"" août 1810 contre sa déchéance.

La situation qui lui était faite à Gratz était d'ailleurs celle d'un roi qui eût gardé l'incognito. « Il y jouissait de beaucoup de considération de la part du gouvernement autrichien qui avait beaucoup d'égards pour lui. L'archiduc Jean ne venait jamais à Gratz où il avait son musée de minéralogie, sans venir faire sa visite à l'ex-roi de Hollande. » Gela n'empêchait pas que la police n'ouvrît à la poste toutes les lettres qui lui étaient adressées et qu'elle n'eût des surveillants apostés pour épier ses actes, ses paroles, ses sentiments, ses opinions et ses accidents de santé. Des uns et des autres, on était à la vérité aussi bien instruit qu'on l'est d'ordinaire par de tels rapports. Ainsi écrivait-on : « La seule chose dans laquelle indirectement Louis blâme Napoléon, c'est dans les affaires de la Religion. Il vénère le Pape et se vante de n^avoir jamais voulu adopter dans ses Etats, pendant qu'il y régnait, les principes impies de son frère... Quant au moral, le roi s'est donné de bonne foi tout entier à la Religion : celle-ci amène la résignation, la paix de l'âme. »

Cela est supérieurement jugé ; dans les lettres qu'il écrit en confiance qu'elles ne seront pas ouvertes, par exemple à son frère Lucien, quelle résignation il montre et comme il jouit de la paix de l'âme ! « Nous sommes, lui écrit-il le 19 février, dans un temps où il est difficile de suivre la raison et encore plus sa conscience; on est surpris sans cesse par les événe-

ments, les intrigues et la ruse. Qui l'a plus éprouvé que moi ? Tu sais mieux qu'un autre combien j'ai souffert et enduré pour éviter un esclandre dans mon intérieur et, à plus forte raison, une séparation, et cependant j'ai mis mon nom à im divorce auquel pour mon compte rien ne pourrait me forcer ! J'espérais qu'une nouvelle ère allait commencer, que Tordre, la bonne foi, l'équité reviendraient sur notre malheureuse terre. Enfin, lorsque la force est dépouillée de toute considération et de tout autre argument, on est trop heureux de conserver quelques sentiments d'honneur et de probité. Je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de se trouver dans une position dont on ne pouvait sortir intact ; ce qui a été ma position. Il a fallu choisir la moins mauvaise issue. C'est la politique actuelle d'en vouloir à la réputation et de la compromettre malgré vous. Je n'ai ici quelque tranquillité que depuis six semaines. On me laisse plus tranquille parce que l'on croit que je ne vivrai pas longtemps... » La plainte verbeuse et déclamatoire s'espace en des pages à l'infini, il proteste contre « les injustices et les réactions qui ont comblé la mesure »; il raconte avec une acrimonie désespérée les suites de son abdication, ses communications aux ambassadeurs de France, le discours que Napoléon a adressé au grand-duc de Berg « par lequel il apprit toute une nouvelle morale et un nouveau droit; » le « séquestre mis sur toutes ses affaires publiques et particulières sans exception, livres, garde-robe, etc. » Nul grief n'est laissé de côté et les plus forts ce sont

Page 1