LOUIS. — A GRATZ
qu'il (levait faire, des porls de lellies ruineux, des ù- frais assommants de la poste » ; comme il refusait lout argent venant de France, non seulement sa dotalion dont il n'admettait pas qu'on lui parlât, mais les revenus de ses propriétés particulières, répondant « qu'il les a données à sa femme et a ses enfants ou qu'on les lui a prises, comme on voudra; » comme, pour payer les petites dettes qu'il avait faites ou qu'il faisait à Paris, il s'adressait toujours à sa mère, et qu'on avait appris la vente de ses diamanls, tout le monde l'avait cru à bout de ressources et ses frères et sœurs s'étaient empressés de se mettre à sa disposition. Cela l'avait exaspéré. « Je ne sais, écrit-il, qu'estce qui s'amuse à dire que je suis dans la détresse ; ma sœur Elisa m'a envoyé des offres que j'ai refusées peut-être trop durement, mais je n'ai pas le sang si glacé qu'on croit. » Caroline a fait de même et il écrit à Pauline : « Je ne sais ce qui peut avoir donné lieu à cette démarche de ma sœur après un si long silence ; je lui en sais bon gré, mais je l'ai remerciée. Je n'ai besoin de rien; persuadez-le bien à tout le monde... J'imagine que ce qui peut avoir donné lieu à celte démarche, c'est qu'on aura appris que j'ai vendu mes diamanls, mais ils m'embarrassaient et je les déteste plus que jamais. C'est beaucoup dire. » Les sœurs ont été remerciées : Jérôme est moins bien traité encore. Pour faire ses offres, il a écrit en mettant l'adresse au roi Louis ; Louis lui renvoie la lettre non décachetée, en écrivant dessus : « Un y a pas ici de roi Louis, 77iais bien Louis Bonaparte , comte de Saint-Leii. x)
C'est à Madame seule qu'il demande de l'argent, mais plus pour la commodité que pour le besoin. Il la prie de payer pour lui Paër qui lui a fait de la musique, ou Hufeland qui est venu en consultation, de donner un secours ou un présent à tel ou tel en son nom, mais pas plus d'elle que de Pauline avec laquelle pourtant il est le plus lié, dont il parle avec tendresse à toute occasion, à laquelle il adresse ses essais littéraires, il ne voudrait rien recevoir pour le matériel de sa vie. Aussi bien n'a-t-il besoin de rien. Quoiqu'il écrive à Lucien : « Je n'ai sauvé de mes propriétés que quelques décorations en brillants et 500 000 florins que j'avais eu le bonheur de prêter à quelqu'un qui m'en fera passer les intérêts; » quoiqu'il s'étende sur une perte qu'il aurait faite d'un autre prêtde 150 000 florins, on lui donne pour le moins, ses propriétés payées, 40 000 florins de revenu. Mais « une bonne partie de ces revenus passent aux pauvres et souvent à des intrigants qui abusent de sa grande charité ». Ainsi donnet-il beaucoup à des officiers autrichiens qui prétendent ne pas pouvoir vivre de leurs appointements.
Son train est fort honorable. 11 va le soir dans quelques maisons de la haute noblesse et, de temps eu temps, il reçoit cette société chez lui. A dîner, il invite parfois quelque professeur ou quelque savant, ce qui rompt, pour Van Gapellen, la monotonie d'une conversation où les mêmes sujets reviennent constamment. Un seul Français a trouvé grâce à ses yeux, c'est un émigré de haut parage, le marquis d'Ecquevilly, maréchal de camp de 1788, ci-devant capitaine
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du Vautrait chez le Roi, qui, après avoir commandé à l'Armée de Gondé l'escadron de Royal, y a fait fonction de maréchal général des logis de la cavalerie. Pour l'instant il végète à Gratz en compagnie de sa femme qui est néeDurfort-Civrac. Sa sœur, M"^ d'Esterno étant la mère du d'Esterno, chambellan de Madame, M. d'Ecquevilly a trouvé dans cette parenté un trait d'union avec Decazes ; de Decazes, il est passé à Louis, et il attend de la protection de celui-ci la faveur de rentrer en France et d'y toucher une pension de 6 000 francs qui serait celle de son grade. Louis emploie donc mère et sœur pour M. d'Ecquevilly, lequel, à défaut de la pension qui se fait attendre, sollicite des secours du ministre de la Police. Gela ne lui fît point tort à la Restauration qui combla cette victime de Bonaparte et le fit lieutenant général, pair de France, cordon rouge et cordon bleu.
A Gratz, Louis, tout inflammable qu'il fût, n'avait pas trouvé à flamber, il se réservait pour les eaux. A Neuhaus, où il vint faire une saison en quittant Nohistch, il rencontra un ménage singulier, le D"" Pagliarucci et sa fille Jeannette. Pagliarucci était médecin et recherchait la pierre philosophale ou quelque chose d'approchant. Il était un peu fol et fort intrigant. Jeannette, dit-on, était un miracle de beauté. Étant fille d'un savant aussi illustre elle n'eut qu'à paraître devant Louis. « Le père avec son Arcanum, la fille avec ses charmes, lui tournèrent complètement la tête. » G'est l'avis du directeur de Police et il faut l'en croire. Si belle compagnie ne se pouvait quitter;
aussi Louis emmena-t-il à Gratz les Pagliarucci qui n'en quittèrent que le 5 novembre. Lorsque, dans ses mémoires, Louis dit qu'il vécut toute cette année très retiré attendant l'époque de la paix si désirée pour aller demander au Pape l'annulation de son mariage, n'était-ce pas qu'après avoir conquis sa liberté, il comptait offrir sa main à Jeannette? Quant à son cœur, il le lui a donné tout de suite :
Fleur de beauté, fleur d'innocence, Ainsi je t'aime et je me tais, Lorsque je cache en ta présence Mes vœux, mon trouble et mes regrets.
Plus aimable, mais non plus tendre Un autre charmera ton cœur, Ah ! puisse-t-il du moins comprendre Et mériter un tel bonheur!
Jeannette envolée, c'est bien pis :
Sur mon cœur depuis ta partance Je sens le plus horrible poids !
0 ma Jeannette, ton absence Double tous mes maux à la fois.
Mais il semble que ce grand amour s'exhale en vers et se paye de mots ; c'est assez l'usage de Louis, qui ]) réfère les entités poétiques qu'il se forge aux réalités charnelles qui ne manqueraient pas de lui être secourables. Sa tendresse littéraire est volage et change volontiers d'objet. Le sentiment profond, immuable qui, en lui, prime même son égoïsme maladif, même sa haine contre son frère, c'est l'amour paternel, —
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amour pour son fils aîné, car du second, Louis, il parle à peine. « Pour son frère, dont je ne connais pas le tempérament, écrit-il, je m'en repose entièrement sur sa mère. »
Mais, sur Napoléon, il entend exercer à distance une surveillance de tous les instants; il veut qu'on lui rende compte de tout et rien ne doit se faire sans son ordre écrit. Par le conseil de Latour, il a, étant à Amsterdam, fait mettre un cautère à l'enfant. Il n'admet pas qu'on y touche. « Si le bras maigrit, écrit-il, on peut changer le cautère de place. » Malgré ses discussions avecM'"° de Boubers, lors de son abdication, il a pleine confiance en elle pour les soins à donner, une telle confiance qu'il eût voulu qu'elle fût seule chargée de son fils au détriment de M"'° de Boucheporn et de M"'' de Mailly et qu'il a engagé à ce sujet des négociations avec Hortense. « Trouvez l'occasion de lui dire, a-t-il écrit à Decazes le 18 février, que je désire vivement que M"'" de Boubers ait seule la direction, que cette direction ne change pas chaque semaine, ce qui non seulement est inconvenant, mais très dangereux. Engagez-la vivement à donner à M"*^ de Boubers les femmes de chambres nécessaires, mais point d'égale. Ces trois tètes me font peur; quoique les deuxautres dames soient également bonnes et dignes de confiance, il est impossible qu'elles ne sentent pas le danger de cette concurrence. »
Mais, voici qu'en mars M"" de Boubers est nommée sous-gouvernante du Roi de Rome : cela devient une grande affaire pour Louis. Il réclame qu'au moins, si
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la reine ne donne pas, comme il le souhaite, un gouverneur à Napoléon, « non pas autant pour son instruction que pour l'ôter des mains des femmes ; » si elle ne se décide point entre les trois personnes qu'il juge convenables : M. de Chaban, maître des requêtes, M. de Chabrol préfet, ou l'évêque Villaret, qu'au moins elle ne fasse plus changer les gouvernantes chaque semaine, mais qu'elle confie l'aîné à M"" de Mailly et le cadet à M"* de Boucheporn, chacune ayant les bonnes et les gens nécessaires. Hortense ne se rend pas plus sur cet article que sur celui du gouverneur. Une mère aussi tendre ne saurait aliéner la moindre portion de son autorité ; toutefois, elle consent que, à peu près chaque semaine, M™^ de Mailly, ou M""^ de Boucheporn écrive au père des nouvelles de ses enfants. Louis répond en entrant dans de méticuleux détails, aussi bien sur le moral que sur le physique et en dissertant sur chaque objet. « Je désire beaucoup, puisque Napoléon commence à grandir, écrit-il à M"*^ de Boucheporn, qu'il s'accoutume, insensiblement et petit à petit, à traiter sa mère et moi avec quelque sentiment de respect et qu'il parvienne ainsi à connaître parfaitement tout ce qu'il doit à ses parents : il est dans l'âge où l'impulsion que l'on reçoit dure toute la vie et, cette époque négligée, il serait difficile de le ramener à ce qui doit faire une partie essentielle de ses devoirs et de son bonheur. » Il approuve qu'on le fasse écrire et loue « sa fort belle main », mais il n'entend pas qu'on le fatigue. « Il aura bien le temps, dit-il, d'apprendre tout ce qu'il doit savoir, quand