LOUIS. — LA PATERNITÉ
Je veux, mon ami, que lu ailles les voir le premier jour de Fan pour les remercier de toutes les peines qu'elles ont prises pour toi depuis si longtemps.
« Vois-tu souvent ta nourrice et M"'" Rousseau? Tu leur feras sans doute un cadeau le jour de l'an, écris-moi ce que tu leur auras donné et ce que tu leur auras dit. Ta maman t'en donnera les moyens.
« Adieu, mon bon ami, continue à être bien sage, bien bon pour les personnes qui prennent la peine de te soigner et de l'instruire afin que tout le monde ait un peu pour toi de l'attachement que j'ai pour mon cher enfant. »
On ne saurait dire que Louis soit entièrement véridique lorsqu'il écrit à Lucien : «S'il (l'Empereur) avait reconnu mon fils, je serais rentré en France dès que Ton aurait voulu me permettre d'y vivre en simple particulier, et j'aurais habité une province méridionale, soit la Provence ou la Corse, quelque risque qu'il y eût eu pour moi ; » les faits, on l'a déjà constaté souvent, prennent dans sa mémoire le tour qu'y donnent ses passions ou ses délires successifs, mais, ce que Louis peut dire en vérité, c'est que, pour ce fils, il s'est déclaré à Paris prêt à tous les sacrifices, que pour lui il a abdiqué, et que, dans toutes les négociations engagées depuis lors, il a posé pour première condition qu'on lui rendrait ce fils et qu'il le garderait avec lui.
S'il n'en parle plus à présent, c'est d'abord qu'il ne veut plus de pourparlers, ensuite qu'il sait l'inulilité d'une demande que contrarieraient moins encore les
Constitutions impériales et la volonté de l'Empereur que la résistance obstinée d'PIortense.
Avec son fils, peut-être après lui, sa grande passion est la littérature. Nul homme, à moins d'être homme de lettres, n'en fut, semble-t-il, à ce point entiché, n'en prit les intérêts aussi à cœur, n'en embrassa si violemment les querelles : et c'est pourtant une littérature qui ne semble point faite pour émouvoir de si puissantes amours. Des contemporains, après Delille qui est hors de pair, le poète que Louis préfère est Campenon et, de Gampenon, la Maison des Champs. Quand Gampenon lui envoie son Enfant prodigue, « je le trouve au-dessous de l'autre, écrit Louis ; ce n'est qu'une esquisse sans sensibilité ni sentiments. Les notes valent mieux que l'ouvrage. Il y a loin de là à Esther, c'est ainsi que doit parler le poète de l'Écriture Sainte ». Deux mois plus tard, son jugement s'est adouci. « Je dois une réponse à M.- Campenon, écrit-il, je vous l'envoie. Faites-moi le plaisir de la lui remettre. J'ai reçu et lu son nouveau poème avec presque autant de plaisir que sa Maison des Champs, mais je préfère celle-ci. J'ai tort peut être : j'attends pour le savoir la sentence de Geoffroy. »
A qui voudrait prendre une idée de la dictature que Geoffroy exerça alors sur les esprits cultivés, de l'importance qu'on attachait à la littérature , de l'influence qu'avait le Journal de l'Empire et dont bénéficia le Journal des Débals, il suffirait de ces lettres de Louis. Le nom de Geoffroy y revient à toute page ; c'est son jugement que Louis attend pour