LOUIS- — LA LITTERATURE
ensemble, n'y a point été nommé en l'an XI et n'a guère à présent de chances pour y être élu : il est convaincu pourtant que la Deuxième classe s'occupe de lui : lors de la réception de Parseval-Grandmaison qui prenait le fauteuil de Saint-Ange, Regnaud de Sainl-Jean-d'Angely a commencé son discours par celte phrase : « Monsieur, il est des hommes dont la destinée paraît soumise à une fatalité déplorable ; ils luttent en vain contre elle, en vain ils s'arment de force ou de courage, de prudence ou de résignation; ils marchent sous l'influence d'un astre impérieux et, s'ils obtiennent enfin le bonheur ou le repos, la main invisible qui les en avait éloignés, les frappe quand ils commençaient à en jouir. » Louis n'en doute pas : c'est de lui qu'on a voulu parler et il écrit tout aussitôt : « Je voudrais bien savoir à quel propos M. le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely afait aux malheureux cette première apostrophe dans son discours à l'Académie ? M. de Saint-Ange n'y donnait pas lieu réellement et n'en pouvait fournir le prétexte. »
Ainsi mordu de littérature^ il ne saurait se contenter de lire, sans doute écrit-il aussi : Certes! Il a même tant de sujets en tète qu'il en propose à tout venant : « Je vous dirai, écrit-il, que j'ai trouvé un sujet unique pour un grand poème, mais il n'y a qu'à Delille que je voudrais le dire, si jamais il était tenté de l'entreprendre. » Pour avoir occassion d'essayer sa force, il provoque ses correspondants à des tournois littéraires, comme à développer ce thème : « Les principes de morale qui sont obligatoires pour les individus le
sont-ils pour les sociétés entre elles? S'il en est ainsi, donner les preuves les plus convaincantes de cette thèse importante et quelles sont les modifications dont elles sont succeptibles dans leur idée plus générale !!! » Il fait des vers, beaucoup de vers, des odes qu'il traduit d'Horace, puis des départ^ des absence, des exil, des retour, des complaintes et des romances, sans compter les vers amoureux ou prétendus tels ; mais la versification n'est pas encore chez lui une vocation décidée ; il n'a point encore entrepris de la réformer et d'y donner des lois; ses vers riment encore — mal — mais ils prétendent rimer. Sauf quelques indications des personnes qu'il rencontre, des lieux qu'il visite, des sentiments qu'il éprouve, on serait tort embarrassé d'en rien retenir. Le tracé en est si imprécis, le dessin si vague, la langue si pauvre, qu'à ces balbutiements on ne saurait s'attarder. On n'a rien d'une comédie qui eût sans doute été plus intéressante : la Femme intrigante, rien, d'un roman qu'il semble avoir terminé en 1811 : Au moins, à partir de cette date, ne parle-t-il de Savadante qu'au passé : En avril il écrit pourtant : « J'ai de grands projets sur Savadante, nous verrons de grands changements; » et le 24 mai : « Parlez-moi de Savadante si vous vous intéressez à elle. Je vous dirai que je suis fort occupé de mon petit roman, mais il faut faire le prote ou le magister de mon écrivain et cela ne me plaît ni ne me réussit. J'espère cependant en venir à bout. Cela me tarde. Je voudrais être libre pour relire mes poètes. » Qu'est-il advenu de Savadante.? A-t-elle même pris
une forme définitive ou son histoire est-elle venue se confondre dans l'histoire de Marie ?
Pour celle-là, que Louis a commencé d'écrire à Tœplitz et dont alors il a fait confidence à Decazes, lequel n'a point manqué d'en parler à Pauline, on peut en suivre, dans ses lettres, les progrès et les vicissitudes. On pourrait la croire achevée au début de 1811 : « Je m'amuse, écrit Louis le 5 mars, à corriger mon petit roman en lettres des Peines de V Amour. Il est tout changé depuis Tœplitz. Ma sœur l'aura par le docteur (Latour), si c'est possible, et vous lui direz qu'elle pourra me critiquer tant qu'elle voudra. Cela ne me fera rien. » Decazes aussitôt saisit la balle : « Avec quelle impatience, écrit-il, j'attends le roman de Votre Majesté ! Assurément j'en serai content, si Votre Majesté l'est elle-même et je puis dire cet éloge qu'il est bien peu de mes critiques qu'elle n'ait approuvées et même qu'elle n'eût d'avance intérieurement prévues. » Et, pour être mis en possession du chefd'œuvre, Decazes demande que le manuscrit lui soit envoyé à Laybach, sous le couvert de son cousin Dubouchet qui le lui fera passer; et, si le roi y consent, il le fera transcrire par un autre cousin qui a la meilleure main et qui fera une copie de la plus grande élégance et du plus grand soin à l'usage de la princesse Pauline. C'est aller trop vite et les cousins sont trop pressés : « Dites à ma sœur, écrit Louis le 29 avril, que son roman est fort avancé, mais je vais lentement. Hermacinthe n'a plus ses divers ridicules, elle ne fait plus maigre..,, etc. Nous verrons
si, comme cela, elle aura l'heur de vous plaire. » « J'ai refait mon petit roman, écrit-il le 24 mai. J'en suis revenu aux Peines de l'Amour ; ce sont elles que j'ai voulu décrire dans l'histoire de Marie : vous me direz si j'ai bien trouvé. » Et le 26, « Je ne manquerai pas de vous donner des occasions de faire le GeoiTroy. J'ai presque achevé mon petit roman; je l'ai presque tout changé, mais je doute qu'il vous plaise : quoiqu'il y ait pas mal d'événements, il y a peu de situations nouvelles. Vous pourrez facilement comprendre quelle a été l'idée que j'ai voulu traiter : il aurait fallu pour cela écrire quinze ou seize cents pages, tandis qu'il y en aura à peine le tiers. Ce ne sera qu'une esquisse. Si, par la suite, j'ai le temps, je pourrai peut-être le compléter en le refaisant. » Puis, durant quelques mois, on reste sans nouvelles de Marie. Decazes s'est avisé de parler à Louis affaires et réunion, sujets interdits, et les confldences s'interrompent : « L'expérience m'a appris, écrit Louis le 12 septembre, combien j'avais plus besoin de lire que de me livrer à des compositions imparfaites et qui le seraient longtemps si je ne m'occupais d'acquérir un peu de ce dont j'ai tant besoin. D'ailleurs, dans ma position, les premiers temps il est vrai m'ont trop vivement ému et préoccupé pour que je puisse m'occuper sérieusement à m'instruire, mais cela passe. Je me trouve en état de lire et relire les ouvrages sérieux et, plus cela m'arrive, et moins je suis tenté d'écrire. Je ferai bien d'y renoncer. »
Cette façon de s'esquiver est une rupture. Or
Decazes seul eut les honneurs d'èlre présenté à Marie; Lavallette est indigne. D'ailleurs, à partir de décembre, la poste n'apporte plus à Gratz une seule lettre de la famille et n'en reçoit plus une seule de Louis pour les siens. « Elles sont lues à l'étranger et c'est mettre TEurope dans des secrets de famille, a dit l'Empereur, Quand les uns et les autres verront que nulle lettre n'arrive, ils comprendront et cela aura l'avantage qu'ils correspondront par toutes les occasions et que, dès lors, leurs lettres ne seront plus lues. »
Sans doute, mais « les occasions » pour Gratz sont plutôt rares : c'est donc une mise en quarantaine. L'histoire de Marie s'interrompt ainsi au plus beau chapitre. Dès lors pourtant, elle est grande fille, seulement, vu l'écriture de son père, indéchiffrable. Van Capellen doit donc recopier tout l'ouvrage pour établir un manuscrit présentable. Il se charge de même de toutes les corrections d'imprimerie et elles ne sont point médiocres, car c'est le premier livre qu'on imprime en français à Gratz. Le tome P'^ ' est achevé d'imprimer en mars 1812, le tome IP en juin. Ils ne portent l'un et l'autre ni lieu d'impression, ni nom d'imprimeur ou d'éditeur.
Ce titre seulement :