‹ Napoleon et sa famille (volume 5)Chapitre 69 sur 213 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

LES PEINES DE l'aMOUR

' De 4 pages d'errata non numérotées et de 343 pages. * De 2 pages d'errata non numérotées et de 344 pages.

avec cette épigraphe d'Horace :

Felices ter et amplius

Quos irrupta tenet copula, nec malis

Divulsus querimoniis

Suprema citius solvet amordie.

On tire cinq cents exemplaires, dont quatre cents, mis dans le commerce, sont payés mille florins à Louis qui les donne aux pauvres. Il est donc auteur! Aussi, malgré sa belle résolution de ne plus écrire à Decazes, le 28 juin, il sort de son silence et avec la timidité d'un débutant, il lui recommande son livre et plaide les circonstances atténuantes : « Monsieur Decazes, écrit-il, je vous envoie le griffonnage que j'avais projeté quand vous étiez ici et que j'ai achevé depuis. Vous le trouverez tout autre. Je vous prie de m'en dire franchement votre opinion, principalement à l'égard de la langue. Faites-moi le plaisir de bien remarquer toutes les fautes et de me les faire connaître afin que je n'y tombe plus, mais, avant, assurez-vous de la réalité de vos critiques. Gela vous sera facile puisque vous êtes près de l'Académie. J'attends voire réponse avec impatience.

« Cet envoi n'est pas le premier. C'est pour ainsi dire un duplicata. Dans le premier, je vous ai envoyé deux exemplaires, un pour vous, l'autre pour Hermacinthe. Vous m'avez dit l'année passée qu'elle était malade; si elle n'est point morte, envoyez-lui l'exemplaire ci-joint qui lui est destiné, sans dire de quelle part. Je vous [recommande?] de le lui faire parvenir.

« Ce livre fourmille de fautes. Vous ferez aisément

la part du prote et la mienne. La moitié du second volume, c'est-à-dire la fin, n'a pas été revue par moi. Vous trouverez un petit vers trop court page 189. On a mis vœux pour souhaits. Non loin de là, on a mis aussi : Vous soignez ce drâle-là, pour saigner ce drôlelà, expression d'assassin. Il s'y trouve aussi des contradictions, parce que l'on a imprimé des passages rayés avec les corrections, etc. Malgré mille peines, j'ai dû renoncer à la ponctuation, elle est très fautive.

« Dans le cas où vous trouveriez que c'est sans inconvénient, vous pouvez le vendre à un libraire à •condition que le prix sera donné au village de Saint- Leu.

« Adieu, je ne dois pas oublier de vous faire remarquer des fautes volontaires. Fête long rime avec /)«?•faite bref. Il y a contre ou selon les règles difficiles des participes, page 189 deuxième volume : Tous les chants ont cessés, etc. Puisque les Anciens n'avaient point de rimes et que celles-ci sont des [ ]', pourquoi tenir à leur richesse? Un léger son, une faible conformité suffit et, quant au pluriel du participe, c'est une licence poétique ou du moins qui a voulu être telle. »

N'est-ce point là « le pouacre consciencieux » que disait Napoléon? Au tremblement qui saisit tout auteur devant son premier livre sorti de la presse, Louis ajoute, par des justifications préalables qui prouvent son ignorance de la langue, une sorte de folie du scrupule, dont témoignent les six pages d'errata qu'il

* Illisible.

met en tête de son livre et où il annonce qu'il n'y comprend pas les fautes de ponctuation et d'accentuation. Ce n'est point là ce qui empêchera le roman d'être bon, s'il est tel. Il faut donc le lire, et le lire en cette édition \ A Henri de Saint-Simon, qui lisait chaque soir un des romans paraissant alors par centaines, quelqu'un demandait quel plaisir il en pouvait tirer. «J'y trouve toujoursun homme, répondait-il, l'auteur!» Au moins, si, dans Marie, l'on ne trouve point Louis tout entier, on trouve de lui assez de morceaux pour qu'on prenne une idée plus précise de son caractère. Dans un domaine situé sur les bords du Leck entre les provinces d'Utrecht et de Gueldre, vit une femme d'une admirable beauté, « fîère, originale, d'une vertu parfaite, d'un esprit profond » et d'une virginité intacle : c'est Hermacinthe, qui gouverne, plus en prêtresse qu'en souveraine, des vassaux dont le bonheur fait son occupation et sa joie et sur qui elle exerce une dictature religieuse. Quelle religion? On ne sait trop. A des détails, il apparaît qu'elle est catholique, mais elle tourne, à des pages, à une sorte de théophilanthropie. Hermacinthe régit donc cette Salente hollandaise et, grâce aux lois qu'elle a données, tous les êtres y sont bons, vertueux et libres, même les ani-

* La conirefaçon parue en 1814, à Paris, chez Ghaumerot, libraire, Palais-Royal (imprimerie de Patris) sous le titre MAKfh; oc les PEINES DE l'amour, par Louis Buonaparte, en 3 vol. in-l2. de 4, et 275, 4 el 284, 4 et 1^4 pages, reproduit assez fidèlement l'édition de Gralz, mais avec des corrections et des suppressions. On aura lieu de parler de la seconde édition parue à Paris, chez Arlhus Herlrand, rue Haulefeuille, sous le titre MARIE ou les Hollandaises, deuxième édition revue el augmen/ée et formant aussi 3 vol., de 4, 210, 4, 205 et 4, 288 pages. C'est presque un autre ouvrage.

maux, Hermacinlhe a une pupille, Marie, et un frère, Jules, qui, destinés à être mariés Tun à l'autre, s'aiment d'un amour très discret et très jeune sous les regards attentifs d'Hermacinlhe, laquelle ménage des épreuves diverses à la pudeur de la jeune fille et à la constance du jeune homme. On est au début de la Révolution, en une époque vague qu'on peut situer vers 1792. Jules qui est venu à Lille afin d'y régler des affaires en vue de son futur mariage, est, quoique citoyen hollandais, considéré « comme soumis aux lois militaires, dites la Réquisition », et il est incorporé dans l'Armée des Alpes. Tout ce qu'il peut obtenir, c'est une commission d'officier au même état-major que son ami Adolphe.

Celui-ci, qui, dans le roman, représente la légèreté française, est un gentil cavalier, destiné à une vertueuse et charmante hollandaise, nommée Adélaïde, mais, pour le moment, fort épris d'une duchesse française appelée Gorine, laquelle a tous les agréments, hormis la vertu.

Adolphe et Jules sont donc à l'Armée des Alpes : bataille, prise de ville, sac, pillage — et c'est Chambéry qui ne fut ni pillée, ni saccagée, — duels, quantité de duels et jeune fille sauvée par Jules des insultes de la soldatesque. Ici, aventures étonnantes de cette jeune personne, nommée Sophie, qui est d'une beauté parfaite, grande, svelte et blonde. Voyage nocturne de Jules en sa compagnie; tempête, orage, refuge cherché dans une cabane, et, sans le portrait de Marie qu'il sent dans la ^oche de son gilet, Jules succombe-

rait à la tentation, mais il est préservé et remet Sophie intacte aux mains de ses vertueux parents. Il revient à l'armée, mais, dans une rencontre oii il se bat en héros, il est blessé et fait prisonnier. Adolphe, blessé aussi, mais libre, retourne à Paris oii il épouse Adélaïde. Hermacinthe, qui est encore à Paris où elle continue les démarches pour obtenir la libération de Jules, veut alors, avec Marie, regagner son hermitage, mais elle est arrêtée, jetée en prison et le président « d'un soi-disant tribunal » qui la tient dans ses cachots, prétend abuser de la jeune Marie, laquelle ne trouve pour la protéger qu'un certain duc d'Ast, « homme fort distingué, sous tous les rapports à l'exception des mœurs », qui, à Paris, a fréquenté chez Hermacinthe. Tous les malheurs à la fois : l'hermitage et le domaine sont dévastés et incendiés par des pillards, et, de la Pologne autrichienne, arrive l'indubitable nouvelle de la mort de Jules. Le duc d'Ast, amoureux de Marie, la sauve des mains du fâcheux «président » qui l'a fait enlever; mais il ne peut empêcher qu'Herma,cinthe ne soit condamnée à être déportée à la Guyane, et, comme « on vient de publier une loi révolutionnaire par laquelle toutes les veuves d'émigrés ou leurs orphelines restées en France sont obligées d'épouser de suite un républicain », Marie, pour échapper à de nouvelles poursuites du président^ se détermine à épouser le duc qui a promis d'obtenir le commandement de la Guyane et qui l'obtient. Juste au moment oii commandant et déportés vont mettre à la voile, « des salves d'artillerie se font entendre »,

des cris : « La Terreur est passée ! Robespierre est mort! » « Tout l'équipage, écrit Marie, se mit à genoux. Un respectable ecclésiastique qui devait être déporté avec nous entonna le Te Deum! Chacun joignit sa voix à celle du pasteur, et, à peine avions-nous fini qu'on vint nous prévenir que nous étions libres ! » Heureusement ! car, on devait en pleine mer ouvrir les soupapes du bateau et noyer tous les passagers.

Ensuite, tableau de la France après le 9 thermidor. Tous les personnages ont été sauvés : Adolphe et Adélaïde, comme Hermacinthe et Marie, mais l'infortunée Marie est enchaînée par un mariage que le duc s'obstine à ne pas laisser blanc. Marie devient donc enceinte et, tout aussitôt, le duc, homme libertin, change de passion « et d'une vitesse étonnante ». Il est à la fois l'amant d'une madame de la Ville et d'une danseuse nommée Goralie, et il prétend le devenir d'une des jeunes vassales d'Hermacinthe. Il enlève cette jeune vassale et part avec elle, laissant à Marie « une lettre insignifiante ».

A ce moment, la paix générale est conclue et Jules, tenu pour mort, reparaît. Mais quelles aventures il a courues ! S'il n'a pu, étant captif, faire parvenir une seule lettre, il a eu pleine liberté de passer des jours et des semaines près de l'aimable Sophie, laquelle est morte de douleur parce qu'il ne l'a pas épousée. Ensuite, il a été interné dans la Pologne autrichienne : où il a failli « périr par la fièvre presque pestilentielle dite de Hongrie » ; il a été sauvé par Amélie, baronne d'Es..., femme sans mœurs, qui, « au milieu

14i NAPOLÉON ET SA FAMILLE

de la Pologne, avait transporté le luxe, la frivolité des Sybarites ». Après la convalescence, promenades, nouvel orage, puis discussion philosophico-lilléraire à la suite de laquelle « Jules, le misanthrope Jules devint la conquête de la baronne ». Mais Amélie se trouve enceinte; elle convoque alors sa noble famille polonaise et elle annonce à Jules que, s'il ne l'épouse pas, elle va se tuer en présence de tous ses parents. Jules épouse et suit Amélie à Cracovie. Là, il retrouve la duchesse Corine, accompagnée d'un nommé Ernest avec qui il s'est battu jadis pour préserver la vertu de Sophie, Ernest lui apprend qu'Amélie a eu cidevant d'autres maris et qu'elle a présentement des amants. Duel, séparation, pensées de suicide, voyage à des eaux thermales et tableau de la vie qu'on y mène ; mais Jules, quoiqu'il ait toutes les raisons de répudier Amélie, ne veut point du divorce contraire à la religion, et, pendant que sa ci-devant femme prend un autre époux, il se considère toujours comme lié à elle. Enfin, elle meurt « subitement, de la chute d'une calèche qu'elle conduisait elle-même avec qualre chevaux, en compagnie d'un jeune fat, connu pour son courtisan ». Jules, libéré, se rend près de la terre du duc d'Ast d'où Marie et Ilermacinthe doivent regagner leur hermitage. Il les précède et les accompagne, invisible et présent, les sauve des assassins, des voleurs et de quantité de périls. Elles rentrent chez elles ; Jules se cache dans les environs, mais sa présence est décelée par son chien ou plutôt son ami, Fidèle, que Marie a recueilli. Fidèle s'échappe de Tap-

parlement de Marie, vient trouver Jules à la cachette qu'il s'était ménagée dans le parc, puis retourne au château gratter à la porte de Marie qui ne peut rien comprendre à cette folle joie. Reconnaissance et réunion. Mais Marie est trop vertueuse, elle est trop dévouée à ses devoirs pour admetlre, de la part de Jules, même une amitié confiante : Jules pourtant en semble digne, car il sauve d'une mort dramatique le duc, époux de Marie, qui, en patinant, a été précipité dans une crevasse et il risque sa vie pour conserver celle d'un rival détesté. Ce rival n'est pas encore au bout de ses infidélités à l'égard de sa femme ; il enlève la duchesse Gorine qui, avec Ernest, est venue vivre à quelques lieues de l'hermitage, mais ensuite, las de débauches, il se tue d'un coup de pistolet. On penserait que les choses vont s'arranger, mais survient là une inondation du Leck, telle que l'auteur la vit en 1808, au temps qu'il était roi. Jules y joue un rôle glorieux et enfin, après de nouvelles péripéties, telles que la mort d'Adolphe et d'Adélaïde, Marie et Jules se trouvent, avec Hermacinthe, réunis dans le château reconstruit et peuvent encore espérer d'heureux jours.

Tel est, étroitement résumé et réduit à l'essentiel, car les épisodes y abondent, les incidents et les digressions, ce roman que peu de gens ont lu et sur lequel, sans le connaître, on a bâti quantité de théories. L'aventure, comme on voit, est étrangement confuse, désordonnée et enfantine, inférieure à ces milliers d'aventures dont alors l'invraisemblance amusait le

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