VII
public et où du moins l'on parvenait, à l'exemple d'Anne Radclilï", à obtenir parfois quelque effet de terreur. Le style, hors certains passages qu'il faut mettre à part, étonne par le mauvais ton : « Les saloperies de la société, « servir une petite morveuse », « ce tripotage d'enfanis »; la syntaxe est ignorée, les rapports des mots sont confusément sentis et leur sens parfois n'est que peu approprié à la pensée, et pourtant Marie, ou les peines de V Amour est un des ouvrages qui révèlent le mieux la personnalité de leur auteur. Sans doute, de crainte que son livre ne soit arrêté, efface-t-il tout ce qui serait de la politique, tout ce qui porterait sur l'histoire de la Hollande ou sur sa vie royale; sans doute l'intrigue est-elle toute romanesque et hors de la réalité, mais la plupart des caractères ont été pris sur des personnages existants qui étaient de l'intimité de Louis. Hermacinthe existe, puisqu'il lui destine un exemplaire de son roman : Decazes la connaît, et c'est même le seul modèle sur lequel on soit embarrassé de mettre un nom.
Nul doute que Louis ne se soit peint sous les traits de Jules, l'amant de Marie. A chaque page, des rapprochements s'imposent entre l'être réel et l'être imaginaire : ce sont ses idées, ses opinions, ses goûts, ses rêves qu'il prête à Jules. Il se voit tel que Jules, beau, bien découplé, alerte, agile et fort. Ce Jules accomplit toutes les prouesses dont Louis, si son physique ne s'y refusait, eût aimé trouver l'occasion et dont, par ses infirmités mêmes, il est porté à exagérer l'audace. Jules passe à travers les éléments conjurés, il pratique
des sauvetages inédits; il triomphe des ennemis de son pays, de ses rivaux en amour, des voleurs, de l'eau et du feu. Dans le détail des situations extrêmes où Louis se plaît à placer son sosie, il y a de l'inexpérience certes, de l'enfantillage à coup sûr, mais plus encore de ce grossissement caractéristique qui se rencontre chez certains délirants et qui leur rend réelles et présentes des aventures fictives. Jules est chaste; Jules est amoureux de Marie ; il lui demeure fidèle, elTectivement dans les bras de la vertueuse Sophie, moralement dans les bras de la vicieuse Amélie. Les observations de Jules sur le monde de Paris sous le Directoire, sur les baigneurs qu'on rencontre aux Eaux; ses pensées sur le suicide, ses malédictions contre les femmes impures, ce sont les observations, les pensées, les malédictions de Louis. Tout ce que Jules dit au sujet du divorce, Louis l'écrit dans ses lettres. A des pages, Jules disparaît, et, à travers la trame romanes(|ue qu'il écarte, Louis se laisse voir en personne naturelle. Ainsi, ces réflexions de Jules après sa rupture avec Amélie, lorsqu'il veut rendre compte de la façon dont elle s'est faite, des procédés qui servirent à le déterminer à l'accomplir, des moyens par lesquels l'opinion fut préparée pour lui devenir conli-aire. C'est là une page des mémoires de Louis : « En faisant courir par le monde le bruit de ce que l'on désire, il arrive aux oreilles de celui qu'il intéresse et, non seulement on attire par cela sa pensée et l'on s'épargne la peine de l'initiative, mais encore l'on se met dans la position la plus avan-
tageuse dans le cas où l'on éprouverait des chagrins domestiques. Le public, dans les affaires du monde comme au spectacle, s'intéresse à celui qui s'ofTre le premier à son intérêt, et, quand les démêlés arrivent, on obtient tout crédit en disant aux esprits justes et impartiaux : Le tort est à Monsieur et non à Madame. On l'a contrainte pour ce mariage, on l'a poursuivie, elle ne voulait pas; elle n'a fait que céder aux instances. N'a-t-on pas imaginé pour l'y forcer de la faire lever à quatre heures du matin sous prétexte d'une fête, etc. »
Jules a un chien qui lui montre toutes sortes de tendresses et qui est très justement et véridiquement peint dans l'effusion de ses sentiments affectifs. Louis aime les chiens : il est, de sa famille, le seul qui ait constamment un chien près de lui, non parce que ce chien est beau, mais qu'il est bon, tendre et dévoué. La société d'un chien lui paraît préférable à celle de la plupart des humains, son affection plus sincère, plus désintéressée et plus commode. Il a éprouvé une douleur véritable à la mort tragique du pauvre Thiel ; à Gratz, il n'est point seul ; alors que les serviteurs et les compagnons s'éloignent ou se dérobent, « Finette lui reste ». Le maître de Finette peut être l'historien véridique de Fidèle.
Pour Marie, comme pour Amélie, l'on ne saurait avoir de doutes sur les personnages. Si l'on rapproche, des traits qu'il leur prête, ceux qu'il donne à Emilie de Beauharnais (M"'® Lavallette), et à sa propre femme dans une sorte de confession qu'il adresse à la même
époque à son frère Lucien, la ressemblance ne peut être méconnue. « Tu sais, écrit-il, qu'ennemi du libertinage et des plaisirs grossiers, je faisais consister mon bonheur dans un heureux mariage. Après le retour d'Italie, à la paix de Gampo-Formio, je pouvais être heureux et faire le bonheur d'une jeune personne que j'aimais et dont j'étais aimé, vertueuse, aimable et digne de l'amour et de la vénération d'un honnête homme. Tu la connais. Tu dois te rappeler comme on m^a fait alors partir subitement pour l'Egypte. J'ai dû sacrifier mon bonheur, mon instruction que j'étais alors en âge de reprendre où elle avait été interrompue et ma santé qui avait besoin de repos. J'ai tout sacrifié à mon frère. Cette jeune personne a depuis justifié mon attachement et mon estime. Elle a été malheureuse par moi, puisqu'on l'a forcée de se marier malgré elle à un homme qu'elle n'aimait pas. Cependant elle a été, malgré la contagion de l'exemple, toujours vertueuse et estimable. C'est le modèle des femmes et des mères. Tu sais que ce qui a décidé mon frère à m'empêcher de contracter ce mariage fut le nom et l'état de sa famille, alors proscrite. Depuis, je suis resté malgré moi dans la carrière militaire que je n'aimais pas, parce que c'était la volonté de mon frère. Je m'y suis traîné sans grands succès, ni sans but. J'ai résisté plusieurs années à un mariage que je ne redoutais qu'avec trop de raisons par le peu de convenances de caractère qui existait entre elle et moi. Je feignais de ne vouloir point me marier afin d'être en repos et qu'on ne me forçât à m'engager à choisir celle que je
redoutais, tandis que j'attendais avec impatience qu'elle fût mariée elle-même pour être libre de mon choix et trouver le bonheur et le repos d'un honnête homme dans le sein d'une femme vertueuse, mais à peine Caroline eut-elle découvert mon secret que tout se conjure contre moi! Depuis le mariage d'Emilie, je n'avais point eu d'attachement profond. Je désirais me marier et ma femme joua si bien la comédie qu'à mon grand étonnement, je me trouvai des sentiments nouveaux pour elle. Je crus que c'était une femme des plus parfaites. Elle se peignit à mes yeux telle que je désirais ma femme. Je fus ébloui et marié. Depuis lors, ma santé, mon caractère allèrent en succombant. Je sentis que j'étais perdu et les quatre années écoulées depuis lors jusqu'à mon avènement en Hollande me semblent un songe ; je suis étonné d'y avoir résislé. »
Ces déclarations sont contemporaines de la rédaction de Marie; contemporaines aussi de lettres très respectueuses sans doute, mais extrêmement tendres écrites àM""^ Lavallette. Emilie a donc servi de modèle pour Marie. On ne saurait s'étonner que Lavallette ait, au moral comme au physique, assez peu de rapports avec le duc, époux de Marie. Louis avait constamment besoin des bons offices du directeur général des Postes et n'eût point été assez malavisé pour l'obliger à se reconnaître en un personnage que son immoralité rend odieux. Mais Hortense, c'est Amélie : le trait est violent, brutal, poussé au noir, mais fautil s'attendre que Louis ait flatté le portrait? « Depuis
notre mariag-e, écrit Jules, j'étais devenu taciturne, stupide quelquefois et d'une apathie inconcevable. J'étais sans cesse étonné de ma position et si étonné que, 1res fréquemment, j'en doutais ou voulais en douter, mais le moyen de conserver longtemps mon illusion, Marie toujours dans mon cœur et Amélie devant moi !... Quant à Amélie, elle me parut tout autre. Plus de confiance, plus de conformité d'opinions entre nous. Je lui en fis des reproches, mais elle en rit. — Je le vois bien, luidis-je, vous vous amusez à me contrarier; dans l'Amélie du lendemain, je dois trouver celle de la veille. — Mes pressentiments ne me trompèrent point ; dès que nous fûmes époux, la maison était sans cesse remplie. Tous les élégants, tous les oisifs des environs arrivaient chez elle. La danse, les concerts, les promenades, les parties de plaisir étaient de grandes affaires. Elle était chagrine si, par oubli, le matin était arrivé sans qu'elle sût à quelle partie ce jour était destiné. La maison était alors sens dessus dessous, chacun courait pour être instruit de cette grande nouvelle et moi, tranquille et triste spectateur de ce mouvement ridicule, soit dans l'intérieur de la maison, soit à la fenêtre, je me sentais prêt à succomber sous le poids du ridicule. »
Louis n'épargne guère les femmes françaises et presque toujours c'est Hortense qu'il vise, mais il en vise d'autres aussi : ainsi la duchesse Gorine, qui n'est point, comme on pourrait croire, M™' de Staël, mais M™°Tallien. « A la honte de son sexe, écril-il, Gorine n'a jamais rougi de se montrer en public enceinte.
quoique non mariée , changeant d'amants comme de convives. Cest ainsi qu'elle se vo^^ait entourée d'un bon nombre d'enfants, quand Ernest lui a donné son nom et sa main... Quoiqu'elle soit encore belle, elle est fort changée. Quelques années de plus ont épaissi sa taille et enflé ses traits si doux, si délicats, dont l'expression contrasta toujours avec son âme. » C'est bien là M"'® Tallien au moment où elle épousa M. de Garaman.
Pour M""® Récamier, Louis se met moins en frais d'imagination; sans lui attribuer un rôle dans son roman, il plaque quelques anecdotes qui ont été connues de toute la société. Celle-ci d'abord, dans un tableau de Paris qui est un des bons morceaux du livre : « J'ai vu un benêt de mari assister à une fête que sa femme seule donnait chez lui, où trois mille personnes étaient invitées, où la dame du logis dansa un pas de deux avec le premier danseur de l'Opéra, jouant elle-même du tambour de basque et dansant au milieu d'une foule curieuse et maligne. Je l'ai vue ensuite, ravie de son prétendu triomphe, rentrer dans sa magnifique chambre à coucher, s'étendre sur un sopha vis-à-vis la porte restée ouverte, et la foule empressée à lui donner des secours, des sels, des eaux spiritueuses, tandis qu'elle se complaisait à étaler ses beaux cheveux, ses beaux bras nus en faisant mille contorsions. J'ai vu son inconcevable mari, dans cet instant, donner des chaises aux derniers rangs de la foule pour qu'on pût mieux se moquer de sa femme et pousser la bonhomie jusqu'à faire étendre et étendre
lui-même des serviettes sur les meubles afin qu'on pût s'élever sur eux sans les gâter et mieux contempler sa moitié! »
L'autre anecdote, que Thiébault aussi a enregistrée dans ses mémoires — ce qui prouve, contre les récents apologistes de Juliette, que tout le monde à Paris n'était point sa dupe, et moins qu'autres le frère de Joseph et de Lucien — demande une explication : la danseuse Goraly, c'est M™® Hamelin ; le duc c'est Montrond ; M"^ de la Ville, c'est M""^ Récamier. « Dimanche passé, écrit Louis, lorsque toute la ville était à la promenade, la danseuse qui faisait exactement suivre sa rivale, découvrit qu'elle était partie avec le duc, dans la même voiture sans livrée, pour une petite maison hors des barrières. La Goraly qui avaitpris ses mesures d'avance et donné de bonnes instructions à son cocher et à ses gens, part à la recherche de sa rivale avec la plus grande vitesse, atteint sa voilure à la barrière comme on était arrêté pour payer le droit d'entrée ; les cochers se disputent, se fouettent; les promeneurs se rassemblent ; la comédienne descend alors et, se récriant sur le secret et le flegme des personnes enfermées dans l'autre voiture qui ne faisaient rien pour terminer cette querelle, elle excite la curiosité des nombreux spectateurs sur l'intérieur de ce carrosse et ouvre elle-même la portière avec une grande vivacité. Le duc et M™" de la Yille sont découverts par le public dans un extrême embarras et, l'on ajoute, quelque désordre d'habillement... »
Que viennent faire ces anecdotes dans le roman?
montrer ce que valent les femmes dans la patrie d'Horlense, et c'est parce qu'elles ne valent rien, que Louis ànalionalisélIoUandaiseslMarieet Ilermacinlhe, qui sont pourtant Françaises de naissance. C'est bien là tout ce qu'on trouve d'hollandais dans le roman, avec quelques paysages plus ou moins justes de ton, quelques noms de personnages accessoires, tel le comte de Bylandt (t. I, p. Ho) et le tableau de l'inondation du Leck. Au reste, de même qu'il y a Bylandt, il y a le D'' Pinel (t. II, p. 22) et l'abbé de Lamblardie (t. II, p. 112), mais ils ne jouent aucun rôle. Il semble que ces noms véritables soient placés là pour mettre la curiosité hors de piste : elle a bien assez à s'exercer pour rechercher les personnages véritables, puisque Ilermacinlhe demeure introuvable.
Rédaction, corrections, copie du manuscrit, les épreuves, le brochage, la mise en vente, ç'avaient été pour Louis des jours heureux ou presque : seulement, il semble qu'aucun critique en France ne fut assez osé pour rendre compte de Marie ou les peines de r amour.
A Paris, Madame n'a point trouvé Ilortense. A la vérité, dans l'ordinaire de la vie, elle la voyait peu ou point, la renconlrait seulement aux Tuileries et dans les occasions officielles. Elle se contentait fort bien de choyer ses petits-fils, surtout l'aîné, car elle n'avait pu empêcberque les étranges déclarations de Louis au sujet du cadet n'eussent tracé sur son esprit. On les lui en voyait chaque semaine et elle n'avait nul besoin de la mère.
HORTENSE. — VOYAGE EN SAVOIE loa
Au Bnplôme du Roi de Rome, Ilortense a rempli les fondions de seconde marraine; elle a figuré le 16 juin à l'ouverture du Corps Législalif, où, avec Pauline, le g-rand-duc de Wurtzbourg- et le grand-duc de Francfort, elle a pris place dans la trii)uneaux côtés de rimpéralrice ; puis, elle a été du banquet impérial à la gauche de Marie-Louise. Ensuite, elle a disparu. Le 4 juillet, elle a envoyé à Saint-Gloud ses deux fils, qui, avec leur gouvernante, un écuyer et un chapelain, occuperont le Pavillon d'Italie, et qui, delà, après le départ de l'Empereur pour la Belgique et la Hollande, iront à Malmaison, chez leur grand'mère ; mais de juillet à décembre, leur mère qui ne saurait, ditelle, se passer d'eux, ne les verra point.
C'est à Aix en Savoie que va Ilortense, cela est public. Elle emmène M"" de Broc, M''" Gochelet, sans doute M. de Marmold, point M. de Flahaut qui est à Bourbonne, où il fait deux saisons pour soigner des rhumatismes qui l'obligent à se couvrir de flanelle. Mais son excellente mère, M""" de Souza, a soin de se tenir au courant de la santé de la reine, pour en donner des nouvelles, même à d'autres qu'à lui. Ainsi, écrit-elle le 22 juillet à M"' d'Albany : « Votre entraînement est aux eaux d'Aix, bien allai blie, bien maigre et toujours excellente. » Cet Aix, si brillant parfois et dont, pour certaines saisons, la chronique est si abondante, semble en 1811 sans annaliste qu'on sache. M""^ de Staël y a passé, mais elle n'a vu qu'elle même; M""" de Boigne y est venue, mais l'on fait encore mystère de ses mémoires ; M"" Récamier s'y
rendait, mais l'ordre d'exil l'a frappée en route. Il y a là pourtant M. de Sémonville qui eut la rage d'écrire, M, de la Tour Maubourg, le général Bachelu et même le fils cadet de M™® de Staël auquel Hortense promet de s'intéresser au rappel de sa mère. A défaut de chroniqueurs officieux, on a l'officiel, M. le baron Finot, préfet du Mont-Blanc. « La santé de la reine, écrit-il, est améliorée par l'usage des eaux. Sa Majesté emporte les regrets du département et de la ville d'Aix en particulier qu'elle a comblés de bienfaits. J'ai été très satisfait de l'esprit du département à son égard. La plupart des dames de Chambéry, d'Annecy et d'Aix ont sollicité l'honneur de lui être présentées... Sa Majesté a donné une fête charmante le jour de la fête de S. M. l'Empereur. Elle avait daigné me consulter sur l'acte de bienfaisance le plus propre à célébrer un jour aussi cher à son cœur... Je prends des renseignements sur un militaire qu'elle se propose de faire rappeler de l'armée et de fixer par un mariage dans son pays natal. »
Cela semble fort simple : mais tout le monde ne jugeait point aussi favorablement que le préfet la conduite de la reine et quelqu'un, sans doute, avait intérêt à connaître quels étaient ses correspondants. Le 19 août,= l'estafette, à son arrivée à Chambéry, s'aperçoit que le paquet à l'adresse de la reine a été brisé; les cordes qui l'attachaient ont été coupées; l'enveloppe adressée à la reine et portant la souscription pour elle seule, est vide. Des recherches sont engagées sans résultat. Le directeur de la poste qui
HORTENSÉ. — EN SUISSE 157
sait que le paquet contenait entre autres une lettre de l'Impératrice Marie-Louise a voulu mener la procédure sans avertir ni le préfet ni la reine, mais il doit bien se confesser. Toute la police est mise sur pied, elle ne recueille que des lambeaux de papier sans intérêt.
Après cet étrange épisode qui lui a fait prolonger de quelques jours son séjour à Aix, le 31 août, à neuf heures du matin, Hortense part pour Genève avec des passeports à destination de la Suisse qui lui ont élé délivrés, sous un nom d'emprunt, par le préfet du Mont-Blanc. « Elle compte passer quinze jours dans la maison de l'Impératrice Joséphine, à Genève. Elle ne sait pas encore si, de là, elle ira voyager en Suisse, ou si elle se rendra aux vœux du vice-roi qui doit venir au-devant d'elle jusqu'aux îles Borromée pour la conduire à Monza. » C'est là la version à l'usage des autorités. Tout au début de septembre, elle est à Genève oîi elle reçoit à dîner le préfet M. Capelle, qui croit lui faire sa cour en lui racontant les nouvelles aventures de M™* de Staël, devenue effectivement M"'" Rocca, et fort embarrassée de l'être. Ces histoires ne sont point de nature à égayer la reine. Elle s'installe à Prégny, dans la maison que, par une heureuse fortune, sa mère a définitivement acquise le 11 avril et qui se trouve toute meublée. Jusque-là, elle a reçu et donné des nouvelles ; elle s'est tenue en correspondance avec la gouvernante de ses enfants. Le 14 septembre, elle écrit de Genève : « Madame de Boucheporn, je vais faire un petit voyage pour voir mon frère. Je serai à
Paris du 10 au 15 octobre; ne m'écrivez plus à partir du 20 de ce mois, car je serai toujours en course. Cependant, si mes enfauls étaient malades, Lavallette m'enverrait un courrier. Si l'Impératrice (Joséphine) parlait, mes enfants retourneraient soit au Pavillon d'Italie, soit à Paris. » Le petit voyage conduisit, diton', Ilorlense dans une maison de la rue d'Anjou, oh elle accoucha, le 21 octobre, d'un enfant mâle qu'un médecin accoucheur, nommé Claude-Martin Gardien, demeurant rue Montmartre, n° 137, déclara le lendemain à la mairie comme né, chez lui, de Louise- Émilie-Coralie Fleury, épouse du sieur Auguste-Jean- Hyacinlhe Demorny, propriétaire à Saint-Domingue, demeurant à Yilleianeuse, département de la Seine. Les témoins furent, l'un un cordonnier, l'autre un tailleur d'huhits. Il y aurait eu, dit-on, à l'accouchement des témoins plus qualifiés, le comte d'Arjuzon,le comte de Poret, le baron de Flahaut de la Billarderie — Augusle-Cliarles-Joseph de Flahaut. Par une surprenante coïncidence, le sieur Gardien, en déclarant l'enfant, lui a donné les prénoms de Gbarles-Auguste- Louis-Jose[)h. Louis, qui s'entremêle ainsi, semble un délicat rappel de Tépoux non consulté. Aussi bien, l'on ne fit point myslèie de la paternité et un acte solennel, émané de l'empereur Napoléon III, la reconnaît et l'affirme en une forme qui ne saurait être contestée.
' 11 faut noter que le Journal de Paris du 10 octobre annonce que « S. M. la reine Hortcnse vient d'arriver dans cette capitale ». Ce retour onicielicMieiit annoncé pourrait faire penser que l'événement était déjà accuinpli àccLtodale. qu'il s'était produit en Suisse, ou dans quelque vi]laf,'e en France, et ciue la déclaration de l'enfant n'eut lieu que plusieurs jours après sa naissance.
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M. de Flahaut, comme lous les siens, porlait d'argent à trois mcrleltes de sable. Lorsque, le 7 juillet 1862, Tempereur Napoléon III conféra à Charles-Auguste- Louis-Joseph Demorny le titre de duc français, il lui impartit pour armoiries, d'argent à trois merlettes de sable^ à la bordure componée d'azur et d'or de seize pièces, les coivpons d'azur chargés d'un aigle d'or empiétant un foudre du même qui est d"Ein[>ire, les campons d'or chargés d'un dauphin d'azur, crété^ barbé et oreille de même, qui est des dauphins d'Auvergne. La langue du blason est aussi claire que la langue légale et il importe peu que M. Demorny ait été avoué en celle-ci dès lors qu'il le fut en celle-là.
M. de Flahaut, revenu de Bourbonne « plus vif et toujours, au dire de sa mère, le meilleur fils qui existât », n'eut rien de mieux à faire que de confier à M""^ de Souza l'enfant qu'avait eu M. Demorny : car ce Demorny, quoi qu'on en ait dit, eut une vie certaine et une mort constatée, à preuve que « Anguste- Jean-IIyacinlhe Demorny, officierau service de Prusse, né à Saint-Domingue, est décédé à l'hospice de Versailles le 5 avril 1814, à sept heures du matin ». M"^ de Souza mit le comble à ses bontés en imaginant, à l'usage de ses amies, une version romanesque des accidents de santé de la reine. « Votre penchant^ écrit-elle à M"'' d'Albany, le 7 novembre, vient d'être bien malade, mais j'espère que ce sera un mal pour un bien, et il paraît que l'humeur s'est déplacée de la poitrine pour se jeter dans un lumbago qui lui a fait jeter les hauts cris, mais on ne meurt pas d'un lum-
bago, et, depuis qu'il la tient, elle ne tousse plus. Cependant elle est toujours d'une maigreur affreuse. Dieu veuille la conserver, car c'est un ange! »
Si, de M. deTalleyrand — dont elle avait reçu, dit-on, entre autres présents, son fils — M""^ de Souza eût retenu l'aphorisme fameux : « Surtout pas de zèle ! » elle se fût épargné de fournir la seule mention qu'aient donnée les contemporains d'une maladie qu'eut Hortense en 1811. On eût pensé qu'après sa saison d'eaux, cette mère si jalousement dévouée avait rejoint ses fils et Ton eût passé. L'accident qui lui est arrivé n'a pourtant rien que de naturel et, en ce temps, malgré le mystère dont on l'entourait, il était assez fréquent pour qu'on pût en citer vingt exemples pris dans la société royaliste ou. dans l'impériale, chez les grandes dames du ci-devant Versailles et chez celles des actuelles Tuileries. Le malheur est que l'on ne puisse publier les mémoires où la reine expose, explique, commente et justifie ses faiblesses. Ce serait pour elle la plus utile des apologies.
Cet incident, en se prolongeant, avait empêché la reine de prendre part à ses affaires ; la gestion de M. Pierlot, lequel cumulait les fonctions d'intendant général dans sa maison et dans celle de l'Impératrice Joséphine, avait été des plus fâcheuses, en sorte que, malgré qu'Hortense eût, du 1" janvier 1811, la jouissance de l'apanage de Louis, et que l'Empereur lui fît de plus un traitement de 120 000 francs par année, elle se trouvait si fort embarrassée au mois de septembre qu'elle avait dû solliciter une avance de
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250 000 francs. En novembre, l'Empereur averti intimait à Mollien qu'il ne payât plus rien « soit pour l'apanage, soit pour les coupes de bois sans qu'il lui en eût fait la demande ». Et comme le ministre du Trésor, dont la femme avait été l'une des dames de la reine, avait fort justement part à sa confiance : « Causez avec son intendant, lui écrivait l'Empereur, pour qu'il y ait de l'ordre dans cette maison et que, non seulement on ne fasse pas de dettes, mais que les dépenses soient bien ordonnées. » Mollien n'avait qu'à se faire montrer le budget établi par le nouvel intendant, M. Moisson-Devaux, nommé par décret du ISjuin 1811 , pour constater que si l'on avait eu du mal à traverser les premiers mois de cet exercice, ce n'était point par l'excès de dépenses, mais par le mauvais emploi des recettes. Hortense n'en pouvait être responsable. Pour 1812, Moisson-Devaux établit le budget sur le pied de 1 200 000 francs de dépenses, contre 1 300 000 de recettes, et en mettant en réserve plus de 1 oOOOOO francs de revenus, soit de l'apanage, soit du grand-duché.
Sur ces 1200 000 francs, la maison d'honneur en prend 76 000. Elle est telle qu'au temps de la princesse Louis, sauf la dame d'honneur nouvellement nommée. M""*" de Gaulaincourt, la veuve du sénateur et la mère du grand écuyer de France ; une dame pour accompagner, ramenée de Hollande, WJ^" Lesné- Harel, née de Bosset, dont le mari, conseiller d'État en Hollande est à présent député des Bouches de la Meuse au Corps Législatif, et l'intendant général,