‹ Napoleon et sa famille (volume 5)Chapitre 71 sur 213 · VII · texte numérisé non relu

VII

Moisson-Devaux, bientôL baron de l'Empire, sous la dénomination de Vaux-Moisson, ancien officier supérieur, mari de celle M™" de Vaux, née Dupérier- Dumouriez qui fut dame du palais de Joséphine, et père de M"*" de Montaran qui avait passé son enfance près d'Hortense.

La chambre de Sa Majesté coûte 66 000 francs par an : deux dames d'annonce, M""" Labarre et M"" Pio, une première femme, M"" Despréville, trois femmes de chambre dès longtemps affidées, deux huissiers, quatre valets de chambre, un coiffeur et un secrétaire de la chambre se partagent 2o 500 francs. On compte 4 500 francs pour l'habillement des hommes et 36 000 pour les fêtes, les gravures et les tableaux. A la « cassette de la reine » 290 000 francs, un peu plus de 24000 francs par mois; au « culte » 6 000 francs : il est réduit à un seul chapelain, l'abbé Bertrand, ancien maître de la grande classe chez M™^ Gampan, lequel, bien plus que de dire la messe, s'occupe de donner des leçons aux princes dont il est en fait le précepteur. Le service de l'intendant général absorbe, compris le service de santé, 186 000 francs; mais l'Empereur ayant retenu tout le mobilier des palais de Hollande, on met 04 000 francs par année pour achat de linge, d'argenterie, de porcelaine. Pour la « bouche et la livrée » 324 000 francs, dont 110 000 pour la cuisine, 22000 pour la cave, 40000 pour l'office, 25 000 pour l'éclairage, 35 000 pour le chauffage, 12 000 pour le blanchissage, 16 000 pour l'habillement de la livrée et 16420 pour l'entretien du maté-

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riel et l'imprévu. A la bouche, un contrôleur, Bazinet, un maître d'hôtel, Dieppe, un chef de cuisine avec six aides, un chef d'office avec deux, une lingcre, deux argentiers et un caviste; à la livrée, un fourrier, un concierge, deux suisses, huit valets de pied, deux porteurs, quatre frotteurs, un bougisle, un homme de peine, un porteur d'eau et une femme de garde-robe.

L'écurie, de soixante chevaux, coûte 140 000 francs, dont 35 888 francs de gages pour un personnel de trente-deux hommes : un commandant, M. de Monlulé, colonel de l'ancienne armée, allié aux Turpin, descendant d'une famille ayant eu de belles charges à la Cour, qui, recueilli par charité, a été tout de suite en conflit avec les écuyers dont il esquive l'autorité pour recevoir directement les ordres de la reine; un premier piqueur, Gilbert, deux piqueurs, un portier-sellier, quatre postillons, quatre garçons d'attelage, dix palefreniers et trois élèves postillons. Pour l'entretien de Saint-Leu, fort négligé les années précédentes, on passe 112 000 francs.

Il eût fallu joindre à ces chiffres celui de la maison des princes qui est loin de coûter les 120 000 francs que l'Empereur y a attribués, car Hortense tarde le plus possible à l'organiser et se contente des deux gouvernantes et de quelques gens de service, se refusant à se dessaisir, au profit d'un gouverneur, fût-il de son choix, d'une part quelconque de son autorité. L'Empereur, de son côté, hésite à la contraindre et ne juge point les temps arrivés pour réaliser cet institut des princes qu'il a décrété par le Statut de Famille.

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Néanmoins l'idée le tourmente et, considérant que « le grand-duc de Berg est en âge de passer de la main des femmes à celle des hommes », il a renouvelé le projet de lui donner une maison telle qu'elle pût, moyennant quelques adjonctions dans la domesticité, recevoir par la suite les autres princes qui se trouveraient dans l'ordre de l'hérédité. Celte maison donc ne semhle avoir aucun point de rapport avec la maison d'honneur que l'Empereur a pensé former au grand-duc de Berg avec des habitants du grand-duché ayant « de la naissance, de la fortune, de la noblesse » ; elle eût été exclusivement française et elle semble calquée sur celle qu'a reçue, avant 1789, le duc d'Angoulême. Dans l'une et l'autre, un gouverneur, deux sous-gouverneurs, deux sous-précepleurs. Le duc d'Angoulême a eu quatre gentilshommes de la manche, le grand-duc aurait deux écuyers ; pour les deux, maîtres de dessin, d'écriture, de musique, d'escrime et de danse ; au duc d'Angoulême, de plus, un maître de clavecin ; au grand-duc, un maître de mathématiques. Médecin et chirurgien, comme de juste, et, pour domestiques, deux huissiers, deux valets de chambre de toilette, deux garçons de garde-robe. Le grand-duc eût eu de plus deux valets de chambre d'apj^artement. Point de bouche ni d'écurie à l'un ni à l'autre, la reine les fournissant comme jadis le comte d'Artois. L'Empereur avait tout prévu et, au personnel coûtant 88160 francs, il avait joint le détail du matériel de 46 400 (toilette et garde-robe : 12 000; dépenses diverses d'éducation : 12 000: bourse, aumônes :

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20 000 ; habillement de la livrée : 2400) ce qui eût produit une dépense totale de 134 560 francs ; mais on ne poussa pas plus loin et le grand-duc de Bergresta aux mains des femmes.

Hortense rentre en scène au moment oii Leurs Majestés reviennent de leur voyage en Hollande et sur le Rhin. Tous les nuages sont dissipés, à preuve labaronnie conférée à Moisson-Devauxle 5 décembre. La reine est l'ornement nécessaire des cérémonies et des fêtes ; elle est comblée des bontés de l'Empereur qui, à chaque occasion, lui demande avec un intérêt marqué des nouvelles de sa mère, qui, au jour de Tan, lui envoie un médaillon avec son portrait et celui de l'Impératrice entouré de brillants pour 49 S34 francs, et qui, au grand-duc, donne un semblable médaillon de 12 000 francs. Deux fois la semaine, le lundi et le jeudi, elle paraît au cercle et, le dimanche, au dîner de famille. Point de bal sans elle : c'est elle qui, le 6 février, ouvre, aux côtés de l'Impératrice, le grand bal paré dans la salle de spectacle, elle qui, le 11, mène le quadrille des Incas qui fut l'événement du carnaval^ et qui resta comme un modèle pour ces sortes de divertissements; elle y paraît longue, svelte, désinvolte, malgré les perles et les diamants dont est couverte sa robe de mousseline, brodée à la poitrine d'un soleil d'or, et son étole de satin brodée d'or, et sa couronne d'or d'où tombe un voile de mousseline brodée d'or.

* y. L'Impératrice Marie-Louise. — Edition Ollendorff, page 371.

Avec ses épaules si joliment tombantes qu'elles donnent à son corps mince une apparence virginale, elle peut jouer les Reines-Vierges et elle sait les gestes qu'il faut, mesurés et simples, pour exprimer dans le langage restreint de la pantomime, les idées peu compliquées qui conviennent à cet art primitif. Autour d'elle, prêtresses du Soleil, Péruviens et Péruviennes, celles-là en un costume analogue au sien qui revient à 450 francs, ceux-ci en jupe de bayadère rouge ou bleu rayée d'or ou d'argent, plumes et paillons en tète, à 300 francs le péruvien des deux sexes, — en sorte que, bien que la reine paye jusqu'aux bottines et aux masques, elle en est quitte pour 14 000 francs — tous les figurants de son quadrille sont gens de sa maison, ancienne ou nouvelle, comme M"'^* Mollien, de Broc, de Villeneuve, Harrel, de Maillé, M"^ Gochelet, MM. d'Arjuzon ou de Villeneuve ; ralliés de la première heure comme Monlesquiou, Grammont, Graville, Bellissen, Marmier, Bréhan, Ségur, Bongars, Canouville (le maréchal des logis du Palais), Sainte-Aulaire, ou gens vraiment d'Empire : Letort, Menou, Victor, Dulauloy Delaborde, Rampon, Montalivet, Wattier, Bourgoing, Gantheaume. Flahaut figure en simple Péruvien, mais sa place n'en est pas moins bonne.

Par rapport aux choix que font Pauline et Caroline, par rapport surtout au recrutement actuel de la Cour impériale, l'entourage que se donne Hortense prend un caractère et dénote une forme de vivre. Non pas qu'il faille y voir sans doute une nuance d'opposition,

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mais au moins un goût personnel, un attachement au passé, le désir de conserver les relations anciennes. Hortense ne va point quérir, hors du milieu qui, par suite des circonstances de la vie, est devenu le sien, des personnages dont le nom connu ou la noblesse avérée fasse de l'efTet; elle manque de cette soric d'enthousiasme pour quiconque n'est pas d'Empire et quoique, de jeunesse, elle se trouve liée avec des femmes qui sont du pur Faubourg et du plus intransigeant, comme Zoé Talon, comtesse du Gayla, que, par ces femmes, elle se trouve en coquetterie d'amilié avec des hommes comme le vicomte de la Rochefou- .cauld, elle garde ceux qu'elle a et s'emploie pour eux, mais elle ne recherche point les autres. Elle est assez bien née pour qu'elle ne s'émeuve point à des grandeurs qu'elle connut de tout temps et qui la laissent froide. Aussi, ceux-là qui, en 1812, regrettent l'Empire de l'an XIV se groupent volontiers autour delà fille de Joséphine, dont l'accueil est toujours égal et la grâce pareille à celle de sa mère.

A la fin d'avril, le 22, Eugène arrive de Milan pour recevoir les ordres de l'Empereur en vue de la campagne qui doit s'ouvrir. Hortense en est tout épanouie : elle est avant tout fille et sœur. Entre elle et son frère, il y a tous les liens qu'ont tressés les misères communes, qu'ont renforcés les fortunes heureuses ou adverses ; il y a une façon de penser semblable qui se traduit par une infinité de nuances où la simplicité de fond transparaît. Ils ne sont pas nés princes; ils ne s'en font pas accroire; ils font ce

qu'il faut qu'ils fassent parce que la position qu'ils occupent le commande; mais ils se souviennent du point de départ et ils en ont gardé, avec le sentiment de ce qu^ils étaient d'origine, des affections que leur fortune n'a point effacées et des amitiés auxquels ils demeurent fidèles. La reconnaissance qu'ils éprouvent envers celui auxquels ils doivent leur destinée va plus à l'homme qu'au souverain, leur dévouement s'attache plutôt à la personne qu'au système, mais ils n'ont point de pensées viles et, même à ceux de leurs actes qui prêtent le plus à être discutés, on trouve une explication qui, si elle ne tourne pas toute à leur honneur, montre au moins des mobiles de dévouement et de tendresse, des mobiles qu'on peut dire d'humanité.

Après le dernier cercle à Saint-Gloud qui est le lundi 4 mai, et au moment où l'Empereur part pour Dresde avec Marie-Louise, la reine vient s'établir à Saint-Leu où sa mère fait un séjour, avant le dispersement général : Joséphine doit en effet aller en Italie pour les couches de sa bru et, de là, elle reviendra à Aix en Savoie, durant qu'Hortensc, accompagnée cette fois de ses deux fils, ira prendre les eaux à Aix-la-Chapelle ; Hortense évitera ainsi de se trouver en Savoie avec tous les Bonaparte qui y affluent : Pauline, Julie, Madame, Fesch, sans parler de la princesse de Suède : elle connaît assez leur bienveillance pour désirer qu'elle s'exerce d'un peu loin.

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Ce ne fut qu'après six semaines d'angoisses que Madame apprit l'arrivée de Lucien en Angleterre. Il avait débarqué à Plymoulh le 12 décembre 1810 ; le 25 janvier 1811 seulement, elle en avait la nouvelle; aussitôt elle prenait la plume pour en informer tous les siens : « Lucien a été transporté avec toute sa famille à Londres; on les y traite très bien. Tous les Anglais leur témoignent beaucoup de considération. » Ne croirait-on pas trouver là comme l'écho de ces phrases que Lucien adressée ses enfants : « Le Tyran s'est trompé. Il m'est doux de penser que, malgré son projet de la flétrir [la, c'est Alexandrine), le bruit de la réception qu'on nous fait ici arrive à ses oreilles et que l'image de votre mère, accueillie avec transport et vénération par les nobles insulaires anglais, le poursuit et l'irrite au milieu de ses fêtes impériales sans qu'il puisse s'y opposer. »

Il convient de rabattre quelque chose de ces allégations enthousiastes. Après le débarquement de Lucien, la curiosité qu'il a causée et le triomphe dont il a été l'occasion pour les journalistes, la lassitude est venue assez vile. Si Lucien était venu à Londres et qu' Alexandrine eût fréquenté le beau monde, il y en aurait eu pour une saison, mais ils sont à Ludlow, à la frontière du pays de Galles, où le comte de Powis, fils de ce lord Clive qui fut le vainqueur de Tippoo- Sahib, leur a — gratuitement, croit Lucien, — offert Ihospitalilé à Dinham house, vaste et noble demeure en briques construite à côté de l'ancien château royal. Depuis son départ de Civita-Vecchia , Lucien a

dépensé 200 000 francs : le seul affrètement de VHercule lui a coûté dix mille piastres d'Espagne, il donne en roi et s'est égalé au moins à ses frères par ses largesses envers l'équipage du Président; aussi, assez démuni, a-t-il accepté cet asile qui a ce qu'il faut de grandiose pour lui plaire et où la surveillance, exercée d'abord par le colonel Mackensie, puis par le colonel sir Baldwin Leighton, est toute de courtoisie. On est revenu en effet de l'opinion qu'exprimait le comte de Lille, lorsqu'il écrivait à l'arrivée de Lucien à Malte : « On veut le représenter comme s'étant évadé et il avait quarante personnes à sa suite, B. P. ne pouvait donc pas l'ignorer, car il n'est pas servi pas des imbéciles. Quel est donc le but de ce départ. Je l'ignore complètement, tout ce que je sais, c'est que je regarde M. Lucien comme un autre Sinon. Mais il était brouillé avec son frère... Plaisante raison ! Querelle de coquin n'est rien. Ils ont le même intérêt et voilà le lien de ces gens-là. » Peut-être la défiance persiste-t-elle chez les émigrés français, mais {es Anglais, surtout les surveillants, ne paraissent en avoir aucune. Même l'honorable Lady Leighton, « aussi honorable, écrit Lucien, de titre que de caractère », est d'une société précieuse pour Alexandrine. On s'est installé ; même a-t-on commencé à déballer les objets d'art apportés d'Italie, dont l'énumération a fait l'étonnement des Anglais, surtout quand ils y ont vu inscrits deux bustes en marbre du Pape. Au bout de six mois, les choses se gâtent avec le comte de Powis « qui déshonore l'hospitalité anglaise ». Le

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comte de Powis — en même temps baron Clive of Walcot, baron Powis of Powis castle, baron Herbert of Glierbury et Viscount Powis of Ludlow, lord-lieutenant des comtés Salop et Montgomery, recorder de Shrewsbury et Ludlow, gouverneur du fort Saint- Georges de Madras — cet homme, aux titres multiples et aux sinécures rémunératrices, n'en est pas moins, au dire de Lucien, d'une insupportable lésinerie. Fautil avouer, à son excuse, que les enfants de Lucien sont ainsi élevés qu'on ne les reprend jamais et que leurs jeux favoris consistent à briser tout ce qu'ils rencontrent? Quelque jour, les cuivres que Roger grava d'après Prudhon pour illustrer la Tribu indienne leur étant tombés sous la main, ne s'aviseront-ils pas de les passer au grès? Qui sait leurs méfaits à Dinham house? En tous cas, le comte de Powis a montré quelque regret de ne point avoir fixé un loyer ; sur quoi, Lucien lui a envoyé 300 guinées (50 pour chaque mois, ce qui porte le loyer annuel à plus de 15 000 francs) puis il s'est mis en quête d'un autre gîte. Sous le nom du banquier chez lequel il a placé ses fonds, il achète pour 9000 £ (225 000 francs) le château de Thorngrove, à trois milles de Worcester et à quinze de Ludlow. Le paysage est à souhait, la campagne n'est qu'un jardin ou un parc délicieux : c'est un verger continuel planté de pommiers et de poiriers et, des haies qui séparent les héritages, les arbres s'élancent « d'une végétation prodigieuse ». Le château est vaste et agréable, la terre assez étendue; cette fois, on s'installe pour tout de bon et

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d'une façon digne du nom qu'on porte. Livrée, équipages, mobilier, tout est à l'avenant, non pas que Lucien recherche le luxe pour lui-même ; il est de ces hommes, fort simples en ce qui touche leur personne, auxquels nulle fortune ne résiste. Lui-même n'a guère d'autre besoin que de terminer son poème de Charlemagne : il y travaille en promenant, en mangeant, en chassant, rayonnant d'un kiosque qu'il a fait construire à un mille du château. Prise d'une noble émulation, Alexandrine a aussi son poème : Bathilde^ reine des Francs, qu'elle compose en secret pour en donner la surprise à son mari. Mais elle a d'autres distractions : A VVorcester, la société s'est émue du voisinage d'un homme illustre et persécuté et s'est empressée à faire des visites et à offrir de petits soupers. Cela est médiocre, mais Alexandrine se plaît à recevoir ces hommages et Lucien lui-même les agrée.

Ils en ont de plus retentissants : des professeurs d'Oxford, plusieurs savants anglais, des grands propriétaires du voisinage arrivent de loin pour leur rendre visite : même, dit-on, lord HoUand, le marquis de Lansdowne, lord Brougham; cela est-il bien SLir, et, si la curiosité attire ainsi les chefs des Whigs, que peut leur dire Lucien ? Avec le monde officiel, il est moins bien : le lieutenant du comté n'est point venu en personne; il a envoyé un simple baronnet pour Fexcuser. Lucien, qui sait ce qu'on lui doit, en tire grief.

Il a, dans la ville même, des compatriotes malheu-

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