LUCIEN. — CORRESPONDANCE AVEC LOUIS
les diamants, il expédie, de Thorngrove à Gralz, un liomme affidé. Louis a fort bien accueilli d'abord ridée dépasser aux Etat-Unis, mais il veut des détails: « Où irais-tu t'élablir en Amérique, a-t-il écrit? 11 serait bien nécessaire que je susse cela positivement. N'ayant personne près de moi, je ne puis trouver quelque consolation que dans ta famille; chaque jour, je suis convaincu davantage que l'Amérique est notre seul asile à l'un comme à l'autre. Si l'on était juste, on nous en ouvrirait le chemin. » Mais voici les objections qui se présentent : d'abord, il ne balancerait pas une minute s'il était certain de pouvoir se rendre en Amérique sans toucher en Angleterre, mais cela estil vraisemblable? Puis, il ne partirait pas sans esprit de retour : « Je t'avoue, écrit-il, que si la Hollande d'abord, la France ensuite, réclamaient jamais mes faibles services, je me croirais obligé en conscience de revenir d'Amérique tant qu'une paixgénérale n'aura pas réglé définitivement le sort des Etats. «Enfin... enfin, il trouve que Lucien a pris trop au pied de la lettre sa proposition de partage et qu'en vérité cela est indiscret. « Venons, maintenant à l'article de la fortune, écrit-il ; je ne peux pas l'envoyer la somme que tu désirerais. Je me suis fort mal expliqué dans ma prenïière lettre ou tu m'as sûrement mal lu. J'ai parlé, mon ami, de te laisser tout ce que j'ai, en cas de mort... J'ai de quoi suffire à peine à mes dépenses, à l'achat de livres et à quelques aumônes. » Il n'est plus question ni de la moitié des diamants, ni de la moitié des revenus ; le vent a tourné ; Lucien en est
pour le voyage de son affîdé qui revient les mains vides.
Rien à espérer de Rome. Au moment d'embarquer sur le Président, Lucien a donné ordre à son secrétaire, Joseph Servières, d'attendre à Malte une occasion pour ramener en llalie un certain nombre de domestiques qu'il a licenciés et d'aller ensuite à Rome pour veiller au transport en Angleterre des objets précieux. Servières n'a pas de raisons particulières pour sacrifier sa vie à Lucien. Employé au Trésor public à Paris, et en même temps auteur dramatique, ayant fait jouer avec succès (de 1800 à 1809) plus de trente vaudevilles et comédies, il a été mis en rapport avec le sénateur par son mariage avec une demoiselle Honoré-Gharen, belle-fille du peintre Guillon- Lethière, directeur de l'Académie de France par la grâce de Lucien, qu'il avait accompagné à Madrid et dont il était depuis lors le commensal, le peintre ordinaire et le conseiller artistique. Engagé comme secrétaire par Lucien en décembre 1809, arrivé à Ganino vers la fin de janvier 1810, Servières a traversé depuis lors des péripéties qui n'ont point été pour l'attacher à sa place, car, avec sa femme et son enfant de deux ans et demi, il a dû suivre toutes les caravanes de la famille; de Malte, pour regagner l'Italie, il s'est d'abord rendu à Tunis sur un bâtiment qui y transportait des prisonniers libérés ; à Tunis, le 22 novembre, il a été remis par le consul d'Angleterre au consul de France et il a attendu, jusqu'au l^"" janvier 1811, l'occasion d'une polacre ottomame qui l'a débarqué le 5 à
LUCIEN. — MISSION DE SERVIÈRRS Ml
Livourne. Là, il a été longuement interrogé par le commissaire général de Police et obligé à un nouveau séjour jusqu'à ce que le ministre eût donné une décision. Celle-ci a été favorable et il a pu prendre Ja route de Rome avec les domestiques congédiés.
A Rome, autres embarras et, cette fois, insurmontables. Lucien, avant son départ, a confié à un certain abbé Colonna, son compatrioteet son allié, quatre cents tableaux environ, estimés deux millions, et des statues valant au moins cent mille écus, parmi lesquelles la fameuse Minerve des Giustiniani, la troisième statue de l'antiquité. Tous ces objets précieux sont restés encaissés depuis lors et Lucien, convaincu de la facilité de son voyage en Amérique, a chargé l'abbé Colonna de lui envoyer toute cette collection par le retour de son bâtiment.
L'Hercule, comme on sait, n'a eu garde de revenir et l'abbé n'a pas pu transporter les caisses de Rome à Naples, car elles servaient de gage au comte Lavaggi pour des sommes qu'il avait généreusement prêtées sans prendre hypothèque sur les biens fonciers. Telle est la situation lorsque Servières arrive, apportant peut-être l'argent nécessaire pour désintéresser Lavaggi ; mais l'attention de l'Empereur a été éveillée par la nouvelle du passage de Servières à Livourne, et, le 14 mars, il a donné ordre à Savary de « mettre le séquestre sur les objets d'art et autres qui se trouveraient à Rome et autre part appartenant au sénateur Lucien, afin qu'ils ne deviennent pas la proie des Anglais ». Servières, mandé chez Norvins, directeur