CAROLINE, — MURAT ET L'AUTRICHE
pire, « ce serait une folie de pouvoir espérer s'opposer à celte mesure à main armée ».
On ne saurait douter qu'il y a eu dès lors échange d'impressions, de regrets et d'espérances : au cas d'une guerre heureuse et d'une suite de victoires de l'Empereur, Murât se tient donc sûr d'obtenir l'avancement qu'il souhaite et d'être appelé au trône des Jagellons ; au cas d'une guerre malheureuse et d'une suite de revers de l'Empereur, il se raccroche à l'Autriche, et qui peut dire si, dès lors, il n'a pas jeté les bases de quelque entente? Certes, dans ce cas, il devra tourner ses armes contre l'Empereur, mais c'est là une hypothèse qu'il n'envisage pas pour la première fois.
De quelque façon qu'il retourne — ou qu'on retourne autour de lui — les termes du problème, le moment n'est pas venu de proclamer son indépendance. Le travail des sociétés secrètes en Italie n'est pas au point; des puissances étrangères, l'Autriche n'admet pks la guerre immédiate ; l'Angleterre, à son ordinaire, fait sans doute des propositions qui amèneraient, à son profit, la catastrophe de celui qui se fierait à sa bonne foi. Si Murât est renversé, si Naples est réuni au Grand Empire, nul ne bougera en Europe pour sa cause. Et, d'autre part, l'Empereur, en sa pleine puissance, dispose encore de couronnes enviables. Murât n'a pas à hésiter. Il demande grâce.
Il l'implore directement de l'Empereur par ses lettres; il l'implore en envoyant Caroline à Paris; il l'implore en s'adressant au ministre de France : « Le roi, écrit Durant le 28 septembre, a récapitulé
devant moi toute sa vie, avant et depuis son élévation au trône. Il demanda qui avait donné à l'Empereur plus de preuves de son dévouement, qui avait mis plus de prix à passer aux yeux de l'Europe pour le séide de l'Empereur — je rends l'expression même du roi — et qui peut être encore plus empressé et plus heureux de lui dévouer jusqu'à la dernière goutte de son sang-... Il m'assura qu'il ne pouvait plus y tenir, qu'il lui était impossible de gouverner s'il se voyait privé plus longtemps de la confiance et de l'amilié de l'Empereur et il me demanda expressément de faire connaître sa résolution de quitter la couronne si l'Empereur ne lui rendait pas son estime et ne cessait pas de l'accabler d'humiliations, de reproches et d'exigences. »
Cette menace est pour la galerie : Murât compte à bon droit sur Caroline pour le remettre avec l'Empereur et il n'a nulle intention de quitter Naples sans une compensation effective, mais l'apparence du désintéressement est toujours seyante.
Caroline est arrivée le 26 septembre à Turin, d'oii elle s'est empressée d'annoncer sa prochaine venue à l'Empereur; mais celui-ci est parti depuis le 18 pour son voyage de Belgique et des bords du Rhin. Caroline semble l'ignorer — la nouvelle n'en est donnée d'ailleurs que le 26 dans la Gazette de Marengo — et n'en continue pas moins à toute vitesse. Le courrier qu'elle a envoyé en avant pour commander des chevaux est arrêté le 23, à Lyon, par le commissaire général de Police qui, sur le vu de son part^ saisit les
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dépêches à l'adresse du duc de Campo-Chiaro et du général Régnier elles expédie au ministre de la Police. Savary « y trouve la preuve des inquiétudes où est Murât sur la façon dont l'Empereur, connaissant ses sentiments, doit être à son égard », et il en fait part à Napoléon. En d'autres jours, quels cris on eût entendus ! Intercepter les dépêches envoyées par la poste, cela se fait partout, mais dévaliser un courrier, muni d'un passeport diplomatique délivré par le secrétaire intime d'un souverain, cela est neuf. Pourtant, nul n'accuse le coup. Le 28 septembre, l'écuyer Buccini, sans s'occuper autrement du courrier, traverse Lyon, précédant à peine la reine, qui, le 1®'" octobre, arrive à Paris oii, n'ayant oii loger, elle descend rue du Mont-Blanc, à l'hôtel de son oncle le cardinal Fesch.
Quelques jours dans l'attente. Le 4, Caroline commence à se rassurer : elle reçoit de l'Empereur ces quelques mots datés d'Anvers : « Je reçois votre lettre de Turin ; vous devez être bien fatiguée de votre route. Comme je ne tarderai pas à me rendre à Paris et que le voyage serait extrêmement fatigant pour vous, je pense que vous ferez bien de m'y attendre. » Voilà un gros point de gagné : le voyage impromptu n'a pas déplu; l'espérance est permise. Sans doute, Caroline préférerait-elle, en partant à la suite de l'Empereur, terminer l'affaire, mais les ordres sont formels et d'ailleurs elle est a bout. Depuis preà d'une année, elle mène une vie infernale . De Paris, Murât l'a affolée de sa déchéance prochaine ; il lui a raconté que l'Em-
pereur a voulu lui faire signer une abdication éventuelle ; puis c'a été la querelle au sujet du Baptême où il ne voulait pas qu'elle parût ; puis, au retour, alors qu'elle était malade, épuisée d'une fausse couche, la proscription des Français, sa séquestration à elle, des violences après quoi il semblerait qu'un mari n'a plus qu'à tuer et à mourir et que Murât a terminées en la suppliant d'aller les sauver. Il y a en vérité de quoi abattre même une femme telle que Caroline, si vigoureuse d'esprit et de corps. Sa mère « la trouve bien triste et bien changée ». Pour tuer le temps, elle va passer quelques jours à Mortefontaine, près de Julie ; mais ses « dragons » l'accompagnent, car, depuis la lettre d'Anvers, pas un signe de l'Empereur, nul des habituels égards dont il entoure les portecouronne. Enfin, le 11 novembre, l'Empereur est de retour. Ce jour-là, — la remise des diamants n'estelle pas faite? — il envoie à sa sœur des chevaux et des voitures de ses écuries et des valets de pied, mais point encore de service d'honneur. Une grande explication a lieu à Saint-Cloud, après le dîner de famille. Caroline, tout en ménageant son mari qu'elle ne saurait accuser sans se compromettre elle-même, et tout en maintenant entre elle et lui cette solidarité dont dépend leur couronne, expose ses griefs, adoucit l'es angles, explique qu'on s'est mal entendu, affirme le dévouement et offre les services de Murât, parvient enfin à recouvrer l'enUère bienveillance de l'Empereur. « Le 19 novembre. Sa Majesté lui fait offrir un logement dans son palais des Tuileries et la reine