‹ Napoleon et sa familleChapitre 100 sur 168 · JEROME. — PROJET DE MARIAGE · texte numérisé non relu

JEROME. — PROJET DE MARIAGE

d'officier, — que, par suite, il était libre de contracter mariage ; tant qu'il a ignoré la loi française et ses obligations, il s'est laissé éblouir par la perspective d'une telle union, et, avec les idées en cours dans son pays, il a envisagé que sa fille, belle et riche comme elle était, faisait un parti fort souhaitable pour un Français, fût-il le frère du Premier Consul ; mais encore fallait-il que ce Français prit sa fille pour épouse et non pour maîtresse ! Pour rompre le mariage, il invita Betzy à aller faire un tour en Virginie, tandis que, de son côté^ Jérôme partirait pour New- York.

Quant à Jérôme, en annonçant ce changement radical dans ses intentions, peut-être était-il de bonne foi. Peut-être aussi, se trouvant fort démuni d'argent, comptait-il profiler de la joie de Pichon pour se faire ouvrir la caisse. Sans doute, depuis le commencement de l'an XII, sa pension avait été doublée par le Premier Consul et portée à 60.000 francs ; mais il l'ignorait encore et, d'ailleurs qu'était cela près de sa dépense? En trois mois, il avait dépensé 16.000 dollars (80.000 francs) sans compter les 10.000 dollars (50.000 francs) de l'affrètement du Clothier et il avait contracté des dettes immenses. Il demanda à Pichon un nouveau prêt de 10.000 dollars et celui-ci, bien que sa caisse fût vide, s'épuisa en efforts pour le lui procurer.

Il paya donc ainsi le voyage à New-York de Jérôme qui y passa quinze jours et revint le 10 frimaire (1" décembre) à Baltimore, d'où il annonça son

retour par une nouvelle demande de fonds, a J'ai dans ce moment, dit-il avec une suprême désinvolture, quelques engagements à remplir. » Pichon n'avait en caisse, compris ses fonds personnels, que 2.000 dollars; il en envoya mille et en promit deux fois autant dès qu'il aurait touché l'argent qu'il attendait. Convaincu que la question du mariage était définitivement réglée et que ces sommes devaient servir à liquider des dettes courantes et à préparer ainsi le départ, il se reprenait à espérer le retour de Meyronnet qui ne pouvait larder et qui ne manquerait pas de le délivrer.

Il vivait dans cette confiance lorsque le 3 nivôse (25 décembre) il reçut ce billet de Lecamus : « Monsieur, j'ai l'iionneur de vous annoncer, de la part de M. Jérôme Bonaparte que son mariage avec M"^ Pal- Icrson a été célébré hier soir. Il me charge aussi de vous mander qu'il attend avec impatience l'envoi de 4.000 dollars que vous devez lui faire. Ses engagements deviennent pressants et sa maison éprouvera bientôt des besoins. 11 vous prie donc de vouloir bien lui faire passer cette somme le plus tôt possible. »

La veille, en effet, après la signature d'un contrat où la famille Patterson avait employé toutes les précautions pour rendre le mariage inattaquable et prévu tous les cas où il serait contesté; où Jérôme s'était engagé « à donner à son union toute forme et validité d'un mariage parfait selon les lois régulières de l'Etat de Maryland et de la République de France », où il avait stipulé que, « au cas où, malgré tout, une

JEKOML:. — LE MARIAGE 315

séparation interviendrait (ce qu'à Dieu ne plaise !) Elisabeth Patterson aurait la jouissance pleine et entière de tous ses biens à lui, réels, personnels et mixtes, présents et à venir », après ce contrat, et moyennant une licence obtenue, le 6 brumaire (29 octobre) précédent, de la cour du comté de Baltimore, il avait été procédé au mariage par l'évêque catholique de la ville, le révérend Garoll.

Avec Lecamus, un autre Français y avait assisté, et c'était l'agent consulaire de France, Sotin, l'ancien ministre de la Police du Directoire, l'ancien ambassadeur à Gènes, échoué à Savannah comme sous-commissaire des Relations commerciales. Sotin, requis par Jérôme, pris entre son devoir et son ambition, persuadé que son refus de paraître au mariage et d'en signer l'acte n'eût rien empêché, convaincu que « le Premier Consul lui saurait peut-être plus de gré d'avoir témoigné à son frère des égards et de la considération que d'avoir fait à ce même frère une insulte grossière sans aucun bon résultat », s'était prèle à ce qu'on demandait de lui, quoique prévoyant très bien, dit-il, la disgrâce qui pourrait l'atteindre. Il ne s'y trompait pas : sa signature lui coûta sa place.

Ainsi, pour obtenir cette femme, Jérôme, avec ses vingt ans, n'avait reculé devant aucune promesse et aucun engagement. Il avait donné tout ce qu'il avait et promis tout ce qu'il n'avait pas, et l'entraînement, de sa part, avait été entier : mais on ne saurait penser que ce fût l'amour qui eût déterminé M"® Patterson. Elle avait voulu ce mariage, malgré les avis de

ses amis, malgré les remontrances de son père, malgré les déclarations de Pichon -, à tout elle avait opposé celte réponse « qu'elle voulait bien mieux être la femme de Jérôme Bonaparte pour une heure que la femme d'un autre pour toute la vie », mais, ce qu'elle était devenue, elle comptait bien le rester, elle avait trop de confiance en son esprit et en sa beauté pour douter de son pouvoir et, au pis aller, comme elle était femme dalTaires, elle avait pris ses précautions.

Quel était pourtant au moment oii le mariage s'accomplissait l'état d'esprit du Premier Consul ? A la distance où l'on était alors des Etats-Unis, avec les incertitudes de la navigation, les diflicultés centuplées par l'état de guerre avec les Anglais, l'absence de communications régulières, les retards que Meyronnet avait subis et peut-être apportés dans sa traversée,' Napoléon savait à peine depuis quelques jours que Jérôme avait quitté la Martinique : Meyronnet, porteur de la lettre du 18 thermidor an XI (6 août 1803), était arrivé en France vers la fin de brumaire an XII (novembre 1803); il ignorait naturellement lui-même tout ce qui s'était passé à Baltimore depuis son départ et il ne fut réexpédié qu'en pluviôse (fin janvier 1804). Il était simplement chargé des lettres par lesquelles le Premier Consul et le ministre de la Marine signifiaient à Jérôme qu'il eût à embarquer sur une bonne frégate française où il remplirait le service de son p;rade et serait porté en cette qualité sur le rôle d'équipage. Decrès ajoutait: « L'intention du Premier

Page 1