JÉRÔME.— SENTIMENTS DU PREMÎËR CONSUL
Consul est que, sous aucun prétexte, vous ne reveniez en France autrement que sur un bâtiment de guerre français, et, quelque occasion d'une autre espèce qui se présente pour votre retour, il vous est expressément défendu d'en profiter. » C'était, évidemment une allusion au projet ancien de Jérôme de nationaliser danois un navire de commerce français, mais, sans que Decrès s'en doutât, cette phrase devait fournir à Jérôme de singuliers moyens dilatoires.
A peine Meyronnet , muni pour son voyage de 3.000 francs sur la caisse de la Marine et de 1.600 francs sur la Grande cassette, était-il parti pour chercher le neutre sur lequel il devait s'embarquer « sous le nom d'IIippolyte d'Orvigny, négociant », que, par les journaux anglais, arriva la première nouvelle du mariage. « On lit dans quelques papiers anglais, disent les Débats du 28 pluviôse (18 février), que Jérôme Bonaparte, frère du Premier Consul a épousé à Baltimore M"^ Elisabeth Patterson, fille aînée de M. William Patterson, riche négociant de cette ville et que le mariage a été célébré par M. l'Évêque de... On a débité depuis un an tant de fausses nouvelles sur le compte de Jérôme Bonaparte qu'il est permis de révoquer celle-ci en doute. »
Cette réserve prudente du rédacteur indiquait assez — étant donné surtout le précédent du mariage de Lucien — de quelle façon l'on s'attendait que le Premier Consul accueillerait le mariage de son jeune frère. Aussi bien la blessure n'était-elle pas cruelle et tout ne semblait-il pas combiné à dessein pour l'en-
venimer ? Ce n'était point assez que rarrogance de Jérôme à l'égard de ses chefs et des représentants de la République au dehors, que son insubordination, que ses dépenses, que son sans-gêne vis-à-vis du trésor et de la cassette, que ses fréquentations, ses amitiés, ses allures de prince de sang; — tout cela, Napoléon l'eût pardonnéavec cette inépuisable complaisance qu'il gardait à l'enfant gâté, si Jérôme, comme il avait eu l'esprit de le faire jusque-là, avait continué à se proclamer sous la dépendance unique du Consul, à se réclamer uniquement de lui, à déclarer qu'il était prêt à exécuter ses ordres, même au moment où il enfreignait le plus audacieusement ceux qu'il avait reçus. Napoléon eût mis ces nouvelles frasques comme il avait fait des autres, sur le compte de l'extrême jeunesse, de l'ardeur insatiable, du tempérament extrême, et se fût rassuré sur le futur en pensant que quelque jour, ces défauts d'enfance se tourneraient en belles qualités d'audace, de décison et de vaillance. Mais, à présent, Jérôme, lui aussi, engageait son avenir, cet avenir dont Napoléon avait besoin, sans le consulter et malgré lui; il heurtait de front ses projets et mettait sa volonté à lui en obstacle à la volonté de son frère. Tant que ce n'avait été que la police, la discipline, la loi même qui avaient élé violées, Napoléon avait haussé les épaules et paru sourire, mais, à présent, il ne riait plus et Jérôme allait l'apprendre à ses dépens.