‹ Napoleon et sa familleChapitre 103 sur 168 · MOBILES DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

MOBILES DE NAPOLÉON

en était donc le représentant. Il avait le droit de choisir; donc, il avait la liberté et le devoir de donner son su(Trag-e au pUis digne. Mais ce plus digne — oi!i qu'il le prît, dans sa famille ou en dehors d'elle — devait être apte à recevoir immédiatement la succession qui lui était déférée. Donc, il fallait de nécessité qu'il fût un grand de l'Etal, un homme fait, et sinon un égal pour le Premier Consul, au moins quelqu'un qui se rapprochât assez de lui pour qu'il pût son être son remplaçant.

Par suile, Napoléon consul n'avait nul intérêt à désigner un successeur, car c'eût été habiliter un rival. Aussi, après avoir vaincu l'opposition qu'il avait rencontrée dans les différents corps de l'Etat, après avoir obtenu, à la paix générale, le complément de pouvoir qu'il souhaitait et les institutions qui, à son avis, devaient l'entourer, ne se montra-l-il nullement pressé d'exercer le droit suprême qui lui avait été conféré.

Pour qu'il voulût prendre un successeur, il fallait qu'en même temps, il reçut un titre et une digm'té qui supprimassent cette sorte de parité gênante entre son héritier et lui ; qu'il fût assuré de ne rencontrer chez ce successeur aucun des inconvénients qu'il pouvait redouter d'un homme d'Etat, en concurrence avec lui; que, ni par l'âge, ni par l'intelligence, ni parles talents, ce successeur ne lui pût être un émule : par suite, c'était un enfant qu'il devait choisir; mais en république, dans la forme consulaire, une telle désignation était impossible ; elle devenait naturelle et normale dans une monarchie.

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Donc, pour cette cause seule, la Constitution consulaire, déjà modifiée quatre fois depuis le 18 brumaire, devait recevoir une suprême modification qui achevât de transformer en autocratie transmissible l'espèce d'aristocratie parlementaire imaginée par Sieyès.

Il était sans doute d'autres causes : en affectant un litre nouveau et un grade supérieur, Napoléon ne recevrait, à vrai dire, ni un pouvoir plus ample, ni une autorité mieux définie ; mais ce titre usité en Europe le classerait dans la famille des rois, l'égalerait aux souverains d'ancien régime pour l'appellation, pour les insignes, pour ces ornements extérieurs qui sont la parure du trône et qui en font la vanité. L'on ne saurait dire qu'il y fiit insensible : il avait le goût de la représentation ; il lui plaisait dès lors de figurer dans des cortèges, et la richesse des uniformes l'éclat des costumes, la splendeur des décors lui paraissaient inséparables de la majesté et de l'étendue du pouvoir. Etait-il, par le temps, trop près de la royauté pour en dédaigner les pompes ? Croyait-il ce faste nécessaire pour frapper l'imagination des peuples et alimenter l'industrie nationale? Etait-ce, chez lui, survivance d'un atavisme italien, épris des formes et des couleurs, des nobles théories et des cérémonies somptueuses? Faut-il penser que, à un siècle d'intervalle, on juge mal, en étant tenté d'attribuer des mobiles mesquins à ce qui pouvait être alors une nécessité politique? Faut-il croire que, séparée par quatorze années à peine de la monarchie bourbonnienne, la nation ne pouvait imaginer qu'elle eût un chef défi-

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nitif si ce chef ne lui apparaissait vôhi, entoure, gardé, titré, comme l'avaient été ses chefs durant huit cents ans? Gela est possible : mais, que la solution à donner au problème d hérédité fût un des facteurs les plus importants de cette évolution, nul doute.

Sans pénétrer les mobiles du Premier Consul, tout le monde, en France et en Europe, sentait confusément qu'il allait faire ce dernier pas. On peut se demander si ce fut de son assentiment ou pour s'en faire près de lui un mérite, que le gouvernement prussien chargea le président de Meyer de négocier avec Louis XVIII, l'abandon, moyennant une indemnité pécuniaire, des droits des Bourbons sur le trône de France (pluviôse an XI, février 1803) . Napoléon a nié de la façon la plus formelle qu'il y eût été pour quelque chose : « Gomment cela aurait-il pu être ? a-t-il dit. Moi qui ne pouvais régner précisément que par le principe qui les faisait exclure, celui de la souveraineté du peuple, comment aurais-je cherché à tenir d'eux des droits que l'on proscrivait dans leurs personnes ? C'eût été me proscrire moi-même ; le contresens eût été trop lourd, l'absurdité trop criante ; elle m'eût noyé pour toujours dans l'opinion. Ainsi, directement ni indirectement, de près ni de loin, je n'ai rien fait qui pût se rapporter à cela. »

Suggérées ou non, les démarches furent faites, ce qui montre à quel point Haugwitz croyait la solution prochaine — et elles amenèrent, de la part de Louis XVIII et des princes de sa famille, des protestations qui eurent un résultat nettement contraire à

celui qu'ils en attendaienl. Dès qu'ils s'affirmaient davantage en prétendants, la nation reflua de plus en plus vers le chef élu que son choix rendait légitime. Plus le manifeste royal était de helle forme et de noble allure, moins il alla à son but, mieux il sembla composé pour justifier les prétentions que l'on supposait à Bonaparte.

Si tel était l'état des esprits à l'étranger, en France il n'était point très différent : les émigrés rentrés et les prêtres aspiraient à ce que Napoléon se conformât au système social qu'ils avaient dans l'esprit et qui résultait de leurs traditions; quant aux soldats et aux peuples, leur hostilité n'était point à craindre : s'il leur garantissait ce qu'ils tenaient pour les principales et définitives conquêtes de la Révolution, la terre d'abord, puis les g-rades et la possibilité d'y accéder, l'égalité civile et, si l'on peut dire, l'égalité militaire, c'était assez ; il les mènerait où il voudrait et, tout chemin qu'il leur indiquerait comme le sien, ils le suivraient sans hésiter, pourvu toutefois qu'au poteau indicateur il eût écrit l'affirmation de leurs droits et la malédiction contre leurs adversaires.

- Néanmoins, cela ne pouvait se faire de soi et sans cause apparente : il y avait une transition à ménager, les choses de la Révolution étant si près, les hommes si nécessaires, certaines institutions encore si criantes : il fallait qu'un courant populaire se prononçât, emporlât tous les scrupules, pût au moins donner l'illusion qu'il fût irrésistible. Les circonstances allaient s'en charger.

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