LA CONSPIRATION DE GEORGES
Si, en effet de Fan IX à l'an XII, Napoléon avait pu ajourner la question de la succession et en écarter la solution républicaine^ c'est que, grâce aux mesures énergiques prises à la suite de l'ai tentât de nivôse, grâce aussi et surtout au traité d'Amiens, durant près de trois années, les assassins et les conspirateurs lui avaient accordé une sorte de trêve. Sans doute, l'affaire de Bretagne, les conciliabules de Bernadotte avaient donné des inquiétudes, mais, au moins, depuis nivôse an IX, il n'avait point éclaté de complot caractérisé, ayant sa mort pour objet.
Par suite, dans les grands corps de l'État, chez ceux qui s'étaient montrés le plus ardents à constituer l'hérédité sous prétexte de stabiliser le gouvernement, un temps d'arrêt s'était naturellement produit. Le Sénatus-consulte de thermidor leur avait donné une satisfaction théorique et, le Premier Consul ne demandant rien de plus, l'agitation, d'ailleurs factice, s'était calmée d'elle-même, les frères, Joseph surtout, ne voyant point d'intérêt à précipiter les événements.
Mais voici qu'à présent l'oligarchie britannique est rentrée en guerre, et, pour des œuvres d'assassinat qu'elle sollicite et qu'elle soudoie, elle a groupé les mécontents de tous les anciens partis ; elle a mobilisé la réserve de sicaires soigneusement entretenus par elle durant une paix oià elle n'a jamais été de bonne foi. Son or, ses navires, ses capitaines, ses ambassadeurs, tout est employé pour les servir. Ptien de trop beau, ni de trop bon pour eux. On les engraisse et on les entraîne comme des boxeurs, des coqs de com-
bat OU des chevaux de course. On ne compte pas avec leurs fantaisies ; on ne discute pas leurs caprices ; il faut tuer Bonaparte, et tuer un tyran n est pas un crime, comme l'affirme le pamphlet d'Allen qu'on réimprime : car l'on se prépare des justifications et des apologies ; on se prépare même des ahbis : mais ici c'est en vain.
Des princes, des dévaliseurs de diligences, des gentilshommes aux noms illustres, des chouans à tournure de bêtes fauves, des généraux dont les exploits furent glorieux et des campagnes immortelles, des cabaretiers tenanciers de mauvais lieux, des grandes dames de l'ancienne cour, des filles delà rue inscrites au bureau des mœurs, c'est l'étrange coalition que les Anglais ont préparée et dont ils tiennent les fils,
A Paris, l'attentat se prépare : des chouans feront le coup, sans hésiter ni se reprendre, car c'est leur état, et, en attendant, au travers des rues et des ruelles de Paris, muets et impénétrables, ils glissent comme des ombres farouches, tels que tout à l'heure au milieu des genêts de Bretagne ; puis, de ces larves confuses, pareilles dans l'échelle sociale aux informes essais d'un organisme rudimentaire, qui par leur infamie même rampent ignorées, on s'élève par des gradations infinies aux hommes qui tiennent le plus grand état, à des princes de la maison de France, à des généraux en chef que la victoire couronnait hier. Ceux-là attendent et veillent sur la frontière, guettant la nouvelle de mort; ceux-ci, se croyant couverts par la gloire dont on les a comblés, se tiennent prêts aux
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successions qu'on va leur ouvrir. Jusqu'où va-t-elle, qui ne lie-t-elle pas, cette conspiration? Si Moreau en est, pourquoi pas Bernadotte, Macdonald, Lecourbe, Souham. et, à côté des généraux, pourquoi pas les sénateurs, et, dans la famille même du Consul qui sait si des mots n'ont point été prononcés, si des promesses n'ont point trouvé des oreilles complaisantes et pour quelles nouvelles attend le courrier que Lucien a laissé aux ordres de Joseph ?
Jamais complot mieux organisé, jamais péril plus grand pour Bonaparte. Car nul, cette fois, ne peut dire à quelle bande on a affaire; nul ne peut affirmer que, à un tel point, la contagion s'est arrêtée. Quelles complicités les assassins ont-ils rencontrées dans les assemblées, quelles dans les tribunaux, quelles dans les salons ? Combien de mailles a ce réseau invisible qui enveloppe Bonaparte et sous lequel il se débat? Voici de ses préfets, comme Beugnot ; des femmes comme M""" Récamier et M""' de Staël, de ses aides de camp comme Lacuée. Il est instruit que la trahison est dans son propre palais, dans sa propre garde : il faut que, aux Tuileries, on monte le service comme en présence de l'ennemi, car les mois d'ordre et de ralliement ont été livrés par un officier supérieur d'intelligence avec les conjurés. Une perquisition fait trouver un homme caché chez un des employés du bureau de l'architecte ; une visite dans les égouts fait découvrir « qu'un crochet avec arc-boutant intérieur du grand égout à la sortie près du Pont-Royal a été rompu », que, la nuit, a par les ouvertures des trai-
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teurs sur la terrasse des Feuillants », on pousse des reconnaissances sous le palais. En Bretagne et en Normandie, on attend la nouvelle qu'il est mort pour reprendre les armes; à Londres et sur le Rhin, les émigrés sont prêts à accourir ; partout, l'assassinat est prédit, donné comme certain, annoncé à jour fixe, et, à la fois, la nouvelle en revient par tous les agents que la France entretient au dehors.
Le Premier Consul essaie-t-il de se défendre, fait-il arrêter les assassins? Aussitôt, comme sur un mot d'ordre, les gens comme il faut^ ce qui lient à la finance, hommes et femmes, ce qui tient à l'ancienne noblesse, ce qui fréquente au faubourg Saint-Germain ou à la Chaussée-d'Antin, prend des sourires de pitié incrédule : c'est une persécution, c'est une infamie, rien n'est vrai de cette conspiration ; Napoléon Fa inventée pour provoquer la faveur populacière, pour exploiter d'imaginaires dangers et se faire décerner de ridicules adresses. On plaint les victimes de Bonaparte; on s'attendrit sur ces martyrs ; devant cette société, c'est lui l'accusé.
Mais cette société, qu'est-ce dans la France et dans Paris? Sur la nation, sur la capitale, une terreur s'est répandue : dans cet opaque brouillard où il s'agite, invisible et muet, l'ennemi est là. Portes fermées, barrières closes, des soldats surveillant toute l'enceinte, les patrouilles à cheval courant les rues, le peuple inquiet, agité, exaspéré, cherche, comme la police, les assassins de son Consul, prêt à tout risquer, sa peau comprise, pour aider les