AFFAIRE DU DUC D'ENGIIIEN
argousins. Il y est pour son compte, se sent menacé en Bonaparte; toutes ses justes haines contre les Anglais, artisans de massacres et d'incendies, contre les émigrés, leurs complices, lui remontent au cœur, et, de Paris à l'armée entière, à toute la province, c'est un double courant d'indignation et d'enthousiasme.
La situation est telle pour Napoléon qu'elle ne peut se prolonger. Il faut un coup qui apprenne le silence aux gens du monde, qui inspire quelque terreur aux assassins, qui fasse le pendant de la déportation de nivôse. « Suis-je donc un chien qu'on peut assommer dans la rue, s'écrie-t-il... tandis que mes meurtriers seront des êtres sacrés! On m'attaque au corps, je rendrai guerre pour guerre. » Et, en territoire allemand, il ordonne l'enlèvement du duc d'Enghien, sa comparution devant une cour martiale. Il est temps « d'apprendre aux Bourbons que ce n'est plus là un jeu d'enfants ».
L'enlèvement accompli, il est impossible que l'exécution ne suive pas. Du duc d'Enghien, enlevé par un coup de force, par une violation incontestable du droit des gens, que ferait le Premier Consul? — L'enfermer dans une prison d'État? Mais toute l'Europe le réclamerait; bien plus que contre sa mort elle protesterait contre sa captivité : tôt ou tard il faudrait le rendre, et quel échec ! — L'amener à servir dans les armées nationales ? Mais quel fou pourrait soutenir cette idée que tout dément dans la vie du prince, son sang, ses actes, ses services, sa
lettre à Louis XVIII du 23 avril précédent, qui est comme une déclaration de principes et un testament de mort? c'est le déshonorer que l'en supposer capable.
Il est des conséquences mathématiques auxquelles nulle puissance ne saurait soustraire. Par suite, il est inutile de s'arrêter aux dires postérieurs des divers membres des familles Bonaparte et Beauharnais, affirmant, les uns qu'ils ont prêché la clémence, les autres qu'ils ont sollicité la grâce. Joseph prétend avoir été consulté, avoir conseillé l'indulgence, avoir trouvé de l'écho chez le Premier Consul. Puis il allègue que c'est à l'insu de Napoléon, par la faute de Real éveillé trop tard et arrivé tardivement, que la sentence a été exécutée. Il invoque une méprise, des circonstances atténuantes : « Il faut, aurait dit Napoléon, supporter la responsabilité de l'événement. Le rejeter sur d'autres, même avec vérité, ressemblerait trop à une lâcheté pour que je veuille m'en laisser soupçonner. »
Il n'a point dit cela : son idée était arrêtée, ses ordres étaient donnés ; la seule personne qui peut-être avait demandé la vie du prince, Joséphine, était repoussée. L'enlèvement était accompli; rien ne pouvait soustraire le duc d'Enghien à son sort.
Napoléon n'a jamais varié d'opinion; il n'a jamais démenti ni regretté l'acte qu'il avait volontairement déterminé, voulu et accompli. Il a estimé que ceuxlà qui avaient arrêté, jugé et exécuté le duc d'Enghien, l'avaient Lien et loyalement servi ; la preuve, c'est