‹ Napoleon et sa familleChapitre 106 sur 168 · AFFAIRE DU DUC D'K.N G 11 I EN · texte numérisé non relu

AFFAIRE DU DUC D'K.N G 11 I EN

cet extrait des comptes de la Grande cassette pour l'an XII, qui les concerne :

Oralifiorilion.

Real, conseiller d"Éial lOiiiuitlV.

Le colonel Ravier cominaiiilatii. le 18'' de ligne . 10 00(1 —

Le colonel Bazancomt cdinmanilaiil le 4*-' . . . 10(0) —

Le colonel Guilon comniamlaiil le T'"" ciiiras>iei-. 10 OOO —

Le colonel Diilour commandant le 58'= de ligue. '.> i 0 ) ~

Le général de brigade Chariot 10 000 —

Le colonel Barrois, du 90'^ de ligiie 10 000 —

Le général Murât gouverneur de Paris .... 100 000 —

Le général Savary, aide de camp 12 000 — *

A Sainte-Hélène, dans les notes qu'il a dictées sur l'ouvrage de Fleury de Cliaboulon, il dit : « Le duc d'Enghien, traduit au château de Vincennes, fut jugé et fusillé avant que personne sut à Paris qu'il avait été arrêté... Napoléon savait que si la commission militaire le trouvait coupable, elle le ferait exécuter dans les vingt-quatre heures... Si l'atTaire du duc d'Enghien était à recommencer, l'Empereur ferait encore de même : l'intérêt de la France, la dignité de sa magistrature et la loi d'une juste représaille lui en ont fait une loi. »

En face de la mort, presque à son heure suprême, il ajoute à son testament : « J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français lorsque le comte d'Artois entretenait de son aveu soixante assassins dans Paris. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même. »

' Il m'a été affirmé que Iluiiin figurait pour 100. OOC -rancs sur UD autre compte, mais je n'ai point eu ce compte entre les mains.

332 KAl'Ol.ÉON ET SA FAMILLE

On peut déclarer l'acte bon ou mauvais ; mais qu'on ne cherche point à Napoléon des excuses. En un temps de guerre et de guerre au couteau comme celle qu'on lui faisait, il a envisagé moins la justice d'un châtiment que Futilité des représailles. « Lui et les siens, a-t-il dit, n'avaient d'autre but journalier que de m'ôter la vie ; j'étais assailli de toutes parts et à chaque instant : c'étaient des fusils à vent, des machines infernales, des complots, des embûches de toute espèce. Je m'en lassai, je saisis l'occasion de leur renvoyer la terreur jusque dans Londres... Le sang appelle le sang ; c'est la réaction naturelle, inévitable, infaillible. Malheur à qui la provoque... Mon sang, après tout, valait autant que le leur. » Cela n'estil point tout corse? Il y a une vendetta déclarée entre lui elles Bourbons. On tire sur lui; il tire sur eux : tant pis pour qui se met à sa portée. Rien d'autre.

D'ailleurs « cela me réussit, a-t-il dit : à dater de ce jour, les conspirations cessèrent ». Plus d'assassins recrutés et expédiés par le comte d'Artois, payés et entretenus par l'Angleterre. L'exemple a profité : c'est peut-être un crime, ce n'est pas une faute.

L'atTaire du duc d'Enghien est un épisode sans action sur le mouvement général des esprits : quelques personnes de la société, récemment ralliées, ont pu être frappées douloureusement par l'exécution ; la masse n'en a point été touchée, ou, si elle s'en est émue, c'a été pour y applaudir. L'impulsion donnée à l'opinion par la découverte de la conspiration n'en est point ralentie, plutôt accélérée. « On l'attaque

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encore, dit-on dans le peuple et dans l'armée; eh bien! nous rélèverons plus haut encore, nous lui donnerons plus de pouvoir et plus d'honneurs ; nous affirmerons plus solennellement notre volonté qu'il reste le chef et qu'il demeure le maître! » et, de tous les régiments, de tous les villages, adresses et députations. Sans doute, de ces adresses qu'enregistre le Moniteur, beaucoup sentent l'officiel, paraissent inspirées ; mais l'ensemble est d'une sincérité frappante Le courant existe, moins vif, moins profond, moins national qu'en l'an VIII, car ce n'est plus là question de vie ou de mort pour la nation ; ce n'est pas pour le titre que prendra Bonaparte ou pour le successeur qu'il désignera que le peuple sera profondément troublé : il l'a, son Bonaparte ; il le possède, et ce Bonaparte a réalisé ce qu'il attendait de lui. C'est assez ; mais on y veut toucher, on veut le lui prendre, [e lui tuer, et c'est pour cela qu'il crie vers lui et qu'il lui offre tout ce qu'il peut lui donner.

Et ce courant se trouve secondé à la fois par les eflorts anciens, par la campagne menée depuis trois ans en faveur de l'hérédité, par l'assentiment du Premier Consul, par l'ambition de ses frères, par le concours de certains hommes sincèrement tournés vers la forme monarchique, par l'ambition ou la servilité de plusieurs autres ; par la volonté enfin qu'ont de consolider leur fortune tous ceux qui, devant à Bonaparte ce qu'ils possèdent et ce qu'ils sont, se tiennent encore inséparables de sa cause. • Le 7 germinal (28 mars), la bombe éclate : le Sénat

vient, en corps, réclamer par une adresse Tinstitution d'une sorte de haute cour, d'un jury national chargé déjuger les crimes de haute trahison. « Mais, ajoute le vice-président, Lecouteulx de Canteleu, ce n'est point assez de punir les crimes qu'il importe à la tranquillité de l'Etat de réprimer ; il faut encore ôter toute espérance à ceux qui seraient tentés d'imiter un si funeste exemple. Il faut rendre au moins le crime infructueux pour ceux qui oseraient le commettre. Nous avons besoin d'institutions qui assurent à nos enfants le bonheur dont nous jouissons actuellement, qui consolident votre ouvrage et le rendent immortel comme votre gloire. Enfin, il est indispensable que le vaisseau de l'Etat ne risque pas de perdre son pilote sans être assuré des ancres qui, dans un si grand malheur, pourraient l'empêcher de faire naufrage. »

« Quant à tout ce qui pourra consolider le système actuel, répond le Premier Consul, je m'empresserai toujours de profiter des lumières du Sénat et de me concerter avec lui. »

Voilà donc la question posée : à en juger par paroles échangées, Bonaparte est mis en demeure de hâter la désignation de son successeur ; en réalité, le Sénat lui offre la monarchie héréditaire : sur cela l'on est d'accord. La veille de l'audience, Napoléon a fait en particulier ses déclarations à Lecouteulx : « Il faut, lui a-t-il dit, un chef héréditaire à la nation française, et je sens si profondément la nécessité d'assurer ce bienfait à la France que ma raison

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considère celte mesure comme l'un de mes devoirs, n'importe sur quelle tête, dans quelle famille le vœu des Français place cette dignité ! Je conseillerais même de reprendre les Bourbons s'ils pouvaient aujourd'hui avoir en Europe une autre considération, une autre puissance que celle que leur donne le salaire mesquin de l'Angleterre, et si l'universalité des Français n'avait pas à craindre, avec leur retour, l'efTct en Europe contre la France du discrédit de cette famille, de sa faiblesse et celui du renversement de toutes nos institutions actuelles, l'objet de la haine de tous ceux qu'ils rétabliraient avec eux. »

Mais il n'entend point recevoir du Sénat une telle augmentation de pouvoir: déjà l'émission de l'adresse sort de ses attributions ; que serait-ce du reste? « Ma conscience, dit Napoléon, doit commander à ma raison et elle me dit que je ne dois rien faire, rien accepter sans le vœu du peuple prononcé aussi solennellement qu'il l'a été pour mon consulat à vie. Convient-il dans l'état où nous sommes, lorsque le peuple français ne peut encore jouir du bonheur que lui promettaient la paix générale et nos nouvelles institutions, de lui demander ce vœu ? »

Donc, d'une part, une question de procédure, facile à résoudre ; d'autre part, une question d'opportunité sur laquelle il ne paraît point que Napoléon livre ici le fonds de sa pensée, mais que l'on ne manque point d'éléments pour apprécier. D'abord, entre lui et ses interlocuteurs, il y a vraisemblablement un malentendu. Ceux-ci vont au simple : ils entendent,

par le rétablissement d'une monarchie héréditaire, la restauralion d'une forme successorale semblable à celle adoptée par les rois de la troisième race et par les souverains de l'Europe entière.

Napoléon n'est point entièrement de cet avis : il ne considère pas l'évolution qui va s'accomplir comme destructrice de la République, dont il entend conserver le nom, mais comme complémentaire de la constitution consulaire. Cette évolution restreindra aux membres de la famille Bonaparte la faculté d'être désignés ; elle établira parmi eux une ligne successorale ; la qualité d'héritier sera une qualité requise, mais elle n'ouvrira pas, soi seule, un droit absolu. Ce sera sans doute une monarchie héréditaire, mais où Ihérédité ne sera qu'un accessoire de la nomination. C'est le mode successoral adopté dans l'Empire romain dont il a fait la grandeur. Il apparaît à Napoléon comme le seul justifiable et le seul applicable.

En effet, dans l'autre système, tout est difficulté, ijnpossibilité, contradiction, absurdité ; pour instituer une monarchie héréditaire dans la forme usitée jusqu'ici en France et en Europe, il ne suflit plus ici d'un mot inscrit dans la constitution : il ne va point comme du Consulat qui, de décennal, a pu devenir viager sans aucune modification de personnel : il faut à Napoléon des héritiers désig'nés, nommés et certains ; il faut, au-dessous de lui, une suite d'agnats qui, à des degrés divers et étages, rehaussent la splendeur du trône et en assurent la transmission. Dagnats, Napoléon n'en a point; et, pour s'en créer.

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