II
famille un trait commun d'origine et, à défaut d'être issue du fondateur de la dynastie, de tenir de lui son sang et sa chair, elle doit au moins se rapprocher de lui par la race, par le sang pareil et par les traits analogues. Situation sans précédents, dans Thistoire ! Napoléon, à défaut d'héritiers directs, à défaut d"agnats, sera donc ohligé de conférer des droits à ses frères, uniquement parce qu'ils sont ses frères, sans que lui-même y trouve un avantage, sans que ceux-ci aient justifié d'aucune façon une telle élévation.
S'il pouvait tenir fortement à son système, si ce système était accessible aux politiques de son temps, si la nécessité d'une famille souveraine ne paraissait démontrée, tout serait simplifié ; mais s'il a conçu le projet, il est trop faible pour l'exécuter : ses frères sont certains, depuis l'an YIIl, qu'ils ont des droits ; il leur en a donné, il leur en a laissé prendre, il leur en a peu à peu reconnu. A présent qu'il arrive au sommet, il ne peut nier ces droits ; il est donc obligé de chercher ici comme ailleurs une conciliation entre les idées de l'ancien régime et celles du nouveau. L'ancien régime, ses frères le représentent ; lui-même incarne le nouveau, mais, avec ses frères, est toute la tradition monarchique ; avec lui, seulement l'idée romaine, vieille de quinze siècles, oubliée dans l'Occident malgré ses continuelles applications à Byzance. Si Napoléon déclarait que, étant libre de choisir son successeur, il désigne tel des siens et l'associe à l'Empire, plus de difficultés : élu par l'Empereur, acclamé par les légions et le peuple, proclamé par le
LE DROIT MO.NA liClllQUE 330
Sénat, l'héritier recevrait une investiture qui, à coup sûr vaudrait toute hérédité du sang-. Mais, il ne veut point, il ne peut point rompre avec ses frères : il leur a conféré des droits dans la famille consulaire, il leur doit des droits dans la famille impériale et, ces droits, il est alors d'autant plus obligé de les affirmer qu'il se propose davantage ensuite d'obtenir que ses frères y renoncent.
En effet, pour que, suivant le droit monarchique, sa succession puisse être régulièrement dévolue à la deuxième génération, il faut que la première tout entière ait été appelée, qu'elle ait reçu le droitjquillc à l'avoir transmis immédiatement. Pour que le fils de Louis et d'Hortense puisse être désigné comme successeur, il faut que cet enfant tienne un droit, non seulement de Napoléon, mais de lui-même ; qu'il ait été reconnu apte à être appelé ; et il ne possédera cette aptitude que si son père, Louis, a eu le droit en puissance ; et Louis, cadet, ne peut l'avoir reçu que si ses aînés l'ont possédé.
Si donc Napoléon veut, en respectant les règ-les monarchiques, prendre son neveu pour successeur, il faut qu'il ait obtenu d'abord la renonciation à la succession de tous ceux qui le précèdent dans l'ordre de successibilité : car sa descendance ne lui établit un droit que si son ascendant a possédé ce droit, et cet ascendant ne peut l'avoir possédé que s'il l'a reçu intact de ceux qui le priment dans l'institution familiale. Donc, même pour pouvoir éliminer ensuite, au profit de la seconde génération, soit quelques-uns,
soit tous ceux de la première, il faut que tous aient clé d'abord présentés et acceptés; que la famille, unie, compacte, sans l'apparence d'une tare ou d'une déchéance, ait été d'abord investie. Si, du fait de Napoléon, tel ou tel se trouve exclus, il en résultera pour l'ensemble une diminution évidente de considération, pour lui-même une diminution d'autorité, pour la dynastie une diminution de stabilité et, au point de vue monarchique, un défaut originel de nature à vicier tout l'avenir et à provoquer des rivalités sans fin.
Ce n'est point assez d'embarras et une difficulté nouvelle résulte pour Napoléon de la constitution de sa famille : si ses frères étaient tous ses cadets et que l'on admît que la consanguinéité ait pu leur créer un droit à lui succéder, ils se présenteraient dans un ordre logique de succession monarchique ; mais Joseph est l'aîné de Napoléon : donc, selon les lois monarchiques, il le prime ; or, il n'a de droit que par lui : il lui succède et ne le précède pas ; il est l'aîné, ce qui, selon l'ancienne règle, l'établit le chef, et c'est de son cadet qu'il tient un droit qui ne se trouve plus descendre, mais remonter.
Tout est singulier et étrange ; tout est illogique et illégal ; tout, dans cette constitution d'hérédité, serait contraire aux lois monarchiques et l'est plus encore aux règles du bon sens. Cela, uniquement parce que Napoléon n'a point suivi son premier projet, le seul juste et raisonnable; qu'il a voulu ménager ses frères et respecter l'idée de famille. En droit ce n'est rien