JOSEPH. — SES REFUS
ambition, dubonheur de savie. Ma santé, d'ailleurs, ne me permet pas absolument d'accepter une place que mon honneur m'obligerait à remplir tout entière. »
Le môme jour, sans attendre réponse du Premier Consul, Joseph, dans les termes les plus pressants, écrit au président du Sénat et aux sénateurs Jacqueminot et Lefebvre pour décliner toute candidature et présenter des excuses tirées de sa santé et de ses habitudes d'indépendance et d'oisiveté.
Il rentre à Paris et, aussitôt, il reçoit la visite de Talleyrand, chargé par Napoléon de le décider. Alors (le l^"" complémentaire, 18 septembre), il écrit au Premier Consul : « Il faut que ce que vous Avouiez soit impossible puisque je ne le fais pas. L'alTection que vous me témoignez me rend vraiment malheureux, mais elle me trouve inébranlable : je m'abandonne à la conscience de mon devoir; il ne m'est pas permis de délibérer.
« Vous me reprochez de sacrifier votre intérêt, l'intérêt de l'Etat, à mes habitudes et à la modération de mon caractère. Si le malheur de la France veut que vous quittiez le continent^ je prends ici l'engagement d'occuper les postes les plus périlleux qiiil vous plaira de me confier. Je serai ce que vous voudrez, membre du gouvernement, successeur désigné ; rien ne m'épouvantera quoique je ne désire rien. J'espère par ma résolution et mon intégrité, du moins, être digne de vous. »
Joseph s'est laissé aller à tracer cette phrase, soit qu'elle lui soit échappée dans ce moment de colère.
soit qu'il ait voulu faire connaître à Napoléon à quel prix il met ses services. Plus d'amour de l'obscurité, de santé mauvaise et de délices champêtres : membre du ffouvernement ou successeur désigné^ cela lui revient du droit de son aînesse, « ce droit d'aînesse que son frère lui a si joliment escamoté, » dit Lucien, se servant, affirme-t-il, de la propre expression de Joseph — et cette expression l'a si fort frappé que, dans ses notes, il la reproduit deux fois au moins en termes identiques : « Ce que Joseph appelait l'héroïque « escamotage de son droit d'aînesse, » dit-il ailleurs. Aussi bien à ses confidents, Joseph découvre sa pensée entière et elle se retrouve telle, quoique avec des déductions qu'on n'oserait point y joindre : « Il ne me trompera plus, dit-il à l'un d'eux ; je suis las de sa tyrannie et de ses vaines promesses, tant de fois répétées et jamais remplies. Je veux tout ou rien ; qu'il me laisse simple particulier ou qu'il m'offre un poste qui m'assure la puissance après lui ! Alors je me livrerai, je m'engagerai. Mais s'il s'y refuse, qu'il n'attende rien de moi... Qu'a-t-il fait jusqu'ici pour nous ? ajoute-t-il, quel pouvoir nous a-t-il donné ? Un préfet de mon département se joue de moi et je n'exerce pas dans le pays ovi mes possessions sont situées, la plus légère influence. Mais je suis homme, et je veux qu'il s'aperçoive qu'on peut oser ne pas céder à ses caprices... Je me réunirai à Sieyès, à Moreau même s'il le faut, à tout ce qui reste en France de patriotes et d'amis de la liberté pour me soustraire à tant de tyrannie. »