‹ Napoleon et sa familleChapitre 111 sur 168 · JOSEPH- — NAPOLÉON JOUÉ PAR LUI · texte numérisé non relu

JOSEPH- — NAPOLÉON JOUÉ PAR LUI

Napoléon ne peut sans doute imaginer que tel soit l'état d'esprit de son frère ; malgré la lettre que Joseph lui a écrite, il persiste donc à désirer qu'il soit placé, ainsi que Lucien, sur la liste des présentations, en sorte que les sénateurs près de qui Joseph et Lucien ont agi de leur côté, fort embarrassés de leur conduite et espérant toujours une conciliation dans la famille consulaire, se déterminent, au jour marqué, à faire seulement les présentations pour la prèture, en renvoyant au lendemain celles pour la chancellerie et la trésorerie.

Le lendemain arrive sans qu'ils aient reçu de Joseph aucun avis sur son acceptation. Dès le matin, le Consul a fait venir ses frères à Saint-Cloud. « Il les fait déjeuner avec lui et les retient autant qu'il le peut, espérant qu'ils n'arriveront à l'assemblée qu'après que la présentation aura été faite. Les frères qui ont leurs amis dans le corps, car, fait observer un des sénateurs les plus mêlés à cette affaire, la munificence d'un seul homme ne pouvant satisfaire à toutes les ambitions, ceux qui tiennent de si près au pouvoir ne manquent pas de clients qui attendent leur fortune d'eux aussi bien que du maître — ont fait aussi jouer leurs ressorts et ont si bien lié leur partie qu'ils sont à peu près sûrs que la candidature ne les atteindra pas. Ils se laissent amuser tout aussi longtemps que le désire le Premier Consul. Joseph, qui l'a deviné, lui dit en le quittant : «c Vous croyez être bien habile et que, pendant que nous sommes ici, on va nous mettre sur votre liste des

candidats. Soyez sûr qu'il n'en sera rien. » Napoléon vit bien que c'était lui qui était joué et les quitta de fort mauvaise humeur.

Cetle alTaire refroidit d'autant plus les relations des deux frères que, ici, l'opposition était sortie du lîuis clos, que Joseph avait employé à sa résistance des éléments étrangers, qu'il avait suscité un parti capable de tenir tête môme au Consul, et qu'il s'était établi dans le Sénat chef de faction. Survint le mariage de Paulette, puis surtout le mariage de Lucien et la négociation malenconti'euse oii Joseph fut mêlé. Il en résulta une brouille qui, d'ailleurs, n*empêcha point le châtelain de Mortefontaine, d'accepter, en dehors de son traitement annuel de \ 20.000 francs, une gratification de 200.000 francs qui lui fut donnée par son frère le 10 brumaire an XII (2 novembre 1803).

La découverte de la conspiration de Georges, l'éminent danger oij se trouvaient, à la fois, la vie du Consul et l'avenir de la famille, amenèrent, tout à fait à la fin de nivôse XII (vers le 13 janvier 1804), une sorte de rapprochement de la part de Joseph : mais le Premier Consul ne put se tenir d'entrer en explications : « Dans un entretien qu'il eut avec son frère, dans la nuit du 30 nivôse (21 janvier), il se plaignit avec amertume de sa famille, dans laquelle il ne trouvait ni appui, ni moyens ; de ses frères particulièrement, qui se plaisaient à faire la satire de sa conduite, à le blâmer lorsqu'il atfectait les formes monarchiques et qui, loin de le seconder dans ses

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projets, se faisaient en quelque sorte un jeu de les contrarier tous. »

Joseph resta sur ses positions, mais, plus calme, ne parut celte fois rien exiger que son repos, si bien que, croyant l'amadouer et le prendre par son côte faible, Napoléon, le 12 ventôse (3 mars), lui fit remettre une nouvelle gratification de 300,000 francs.

Telle est donc la situation en ce qui touche Joseph au moment où se pose la question de l'hérédité monarchique : Joseph a affirmé avec une netteté absolue qu'il est le successeur obligé et qu'il n'acceptera nulle autre place. Napoléon a tout tenté pour découvrir une sinécure qui plût à Joseph et pour se libérer lui-même à l'égard de son aîné. Il ne veut point de lui pour successeur, mais il se tient pourtant obligé vis-à-vis de lui. Joseph seul peut le délier de ce qu'il considère comme son devoir et l'on voit comme Joseph y est disposé.

En ce qui concerne Lucien, la position est plus simple : d'abord. Napoléon, aîné de Lucien, n'éprouve point pour lui les sentiments qu'il porte à Joseph : nul devoir de sa part ; nul droit de la part de Lucien. Tout un passé, plein de brouilles, de querelles et de continuels pardons, est entre eux. Enfin, et surtout, le mariage de Lucien a posé une question [préalable qui exige une solution : Lucien ne peut rentrer parmi les successibles que s'il consent à répudier M'"® Jouberthou et à se prêter à l'annulation de son mariage.

Quelles impressions Lucien a-t-il rapportées à ce sujet de son voyage en Italie ?

Il est parti, plein de fiel et de haine, le 12 frimaire an XII (4 décembre 1803) faisant, en même temps et par des journaux divers, annoncer, à dessein, semblet-il, son passage ou sa prochaine venue dans les lieux les plus éloignés. Tantôt on le dit attendu à Genève, tantôt à Bonn où douze personnes de sa suite, dont un maître d'hôtel, un chef d'office et un tapissier, préparent pour le recevoir le château de PoppelsdorCf. Puis, c'est à Florence qu'il est arrivé dans le plus grand incognito, et les nouvellistes prétendent que a sa présence est liée à une affaire de la plus grande importance » — allusion qui, sans doute, vise l'ancien projet de mariage avec la reine d'Elrurie, mais qui montre comme les nouvellistes sont en retard, car à Bonn et à Florence, comme à Rome et à Naples, Lucien qui voyage sous le nom du neveu de sa première femme, M. Boyer, est accompagné de M"^° Jouberthou et la montre partout. Sa suite se compose à l'ordinaire des complaisants en titre, peintres et gens de lettres : Ghatillon et Arnauld, et de l'inévitable Paroisse.

A Rome, le sénateur conserve son .incognito sauf pour sa sœur Borghèse, « chez qui il se rend aussitôt et à laquelle il se fait annoncer sous un nom étranger afin de lui procurer le plaisir de la surprise » ; il ne s'arrête qu'un jour et prend tout de suite la route de Naples.

A. Naples, séjour. Là, Lucien prend pour compagnon « l'envoyé français », ce môme Alquier, son prédécesseur à Madrid, dont il a écrit tant de mal et

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auquel il a tant cherché à nuire : maintenant, Lucien a besoin d'Alquier ; i] lui pardonne les désagréments qu'il lui a causés. Le sénateur va donc partout, sauf à la Cour, et l'on ne s'y étonne point, car l'on est au courant de l'aventure ; Ton sait que « contre les plans de son frère, il s'est amouraché de la belle femme d'un banquier et que depuis ce moment, il la mène avec lui ». La reine Caroline, qui est connaisseuse, veut apercevoir le ménage, et Lucien ne lui plaît point : « Sa figure est très mesquine, blôme, vilaine, écrit-elle à sa fille l'impéralrice Thérèse; mais il acte très généreux et magnifique à l'hôtel, partout. Sa femme... est belle, mais une beauté ordinaire. »

Lucien passe à Naples les premiers jours de 1804; puis, remontant toute l'Italie, il fait un tour à Venise et, au début de ventôse (fin février), il est revenu à Paris. On lui ménage avec le Premier Consul une entrevue qui, après une scène des plus vives, « est suivie, dil-il, d'un raccommodement du aux sollicitations de maman ».

Raccommodement est ici singulièrement exagéré : il impliquerait que Napoléon a cédé sur l'article de M""^ Jouberthou et qu'il passe à son frère son mariage. Ce n'est point exact et les dates suffisent pour réta- .blir les faits.

M™^ Bonaparte a pris parti pour Lucien, comme elle l'a fait toujours. Elle accepte, il est vrai, de Napoléon un traitement fixe de i20.000 francs; en toute occasion, les travaux qu'elle commande dans l'hôtel de la rue du Mont-Blanc, sont payés par le trésorier

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(lu gouvernement; le Premier Consul lui marque une déférence particulière et vient d'en donner une preuve en ordonnant à Gérard, pour 8.000 francs, un portrait en pied de sa mère pour orner le salon de Saint-Cloud; mais ces égards ne la satisfont point, et elle souffre impatiemment la supériorité donnée à Joséj»hine : la disgrâce de son fils préféré a été entre elle et Napoléon l'occasion de discussions si vives que, elle aussi, préfère s'éloigner ; elle colore son départ pour l'Italie en disant « qu'elle se promet d'y recouvrer la santé et de passer quelques mois agréablement à la faveur du beau climat et des agréments que lui fournira la présence d'un frère et d'une fille qu'elle aime »; mais, en réalité, elle ne veut point assister au triomphe d'une bru qu'elle hait, et elle entend affirmer pour lequel de ses fils elle prend parti. Elle sent fort bien, elle qui voit et qui reçoit M™® Jouberthou, que Lucien ne cédera point ; elle comprend que, à Paris, les chocs inévitables entre les deux frères amèneront une brouille sans remède. Elle se résigne donc, elle pousse même à ce que Lucien vienne en Italie ; elle l'y précédera afin de témoigner qu'elle le soutient et elle obtient que, par une démarche officielle, le Premier Consul donne l'apparence d'un voyage d'agrément à ce voyage imposé. Tel est le modiis vivendi que Lucien appelle une réconciliation.

Donc, avant de partir dans la voiture de voyage que lui a offert le Premier Consul et pour laquelle il a payé 0. 000 francs de réparations; avant d'employer

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les oO.OOO francs que le Premier Consul lui a donnes le 24 nivôse (15 janvier) pour son viatique; avant de livrer aux écuries du Premier Consul qui les lui ont rachetés, ses huit chevaux de carrosse de tous les bais connus, qui valent en moyenne 8S5 francs chacun ; le jour même oîi elle se met en route, le 22 Yentôse (13 mars), M™° Bonaparte obtient que Napoléon écrive au Pape, en faveur de Lucien, cette lette de recommandation d'ailleurs fort sèche et fort brève : « Très Saint Père, le sénateur Lucien, mon frère, désire séjourner à Rome pour se livrer à l'étude des antiques et de l'histoire. Je prie Votre Sainteté de l'accueillir avec cette bonté qui lui est toute particulière et de croire au désir que j'ai de lui être agréable. »

De réconciliation, il ne peut être question et l'on a, par ailleurs, une preuve bien décisive des sentiments de Lucien à ce moment : M. Patterson a envoyé à Paris son fils Robert pour savoir à quoi s'en tenir sur le mariage de sa fille. Le lendemain du jour où Lucien a obtenu cette lettre au pape qui lui tient si fort au cœur, Robert se présente chez lui. Lucien le reçoit tout de suite et voici le discours qu'il lui tient *. « Dites à M. Patterson, que notre mère, moi-même et toute la famille, d'une seule voix et du fond du cœur, comme je fais, nous approuvons hautement le mariage. Le Consul, il est vrai, n'est point d'accord avec nous pour le moment, mais il doit être considéré

On Iraiiuit ici liUéralemenl la leltre de Robert Palteison.

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comme isolé de la famille. Placé sur le sommet élevé où il se tient comme le premier magistrat d'une grande et puissante nation, toutes ses actions et ses idées sont dirigées par une politique avec laquelle nous n'avons rien à voir. Nous restons de simples citoyens et, comme tels, d'après tout ce que nous avons appris du caractère de la jeune dame et de la respectabilité de ses amis, nous nous trouvons hautement heureux et fiers de celte union. Ils ne doivent pas se laisser heurter par le déplaisir du Consul. Moimême, quoique d'âge à être mon maître, quoique occupant de hautes fonctions dans le gouvernement, j'ai aussi, par mon récent mariage, encouru son mécontentement. — Ainsi, Jérôme n'est pas le seul. Mais comme, en nous mariant, nous avons en vue notre bonheur et non celui d'un autre, c'est une matière sur laquelle personne n'a le droit d'être ou de n'être pas mécontent. Notre présente volonté commune est que Jérôme reste où il se trouve maintenant et prenne les mesures nécessaires pour devenir aussitôt que possible citoyen paisible des États-Unis. » Un certain capitaine Bentalou, qui a accompagné Robert et lui sert d'interprète, interrompt pour faire observer que Jérôme aura à prêter serment de fidélité aux Etats-Unis et à renoncer à tout titre de noblesse : « Très bien, réplique Lucien : Jérôme doit faire tout cela. Le très grand honneur de devenir citoyen des Etats-Unis en vaut bien la peine. Sa situation est bien préférable à la nôtre ; nous sommes encore sur une iner orageuse et il est tranquillement mouillé

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