‹ Napoleon et sa familleChapitre 117 sur 168 · NAPOLÉON-CHARLES · texte numérisé non relu

NAPOLÉON-CHARLES

avec lui et, outre le plaisir qu'elle y trouve, elle y rencontre à la fois de quoi s'occuper et se consoler. Ce n'est ici rien de factice ni d'appris. M™® Campan n'en a rien enseigné et n'a point ici prodigué ses principes : Hortense est donc mère de la meilleure façon, comme la nature l'enseigne : elle l'est par tout son cœur et par tous ses nerfs, brusquement éveillée comme par un choc électrique si son enfant est malade, vivant de sa vie, s'égayant à ses jeux et trouvant sa joie dans ses sourires.

Et elle rencontre chez sa mère et son beau-père des complicités touchantes : à sa façon gâtante et prodigue, Joséphine est comme attendrie devant son petit-fils, mais le plus faible à son égard, c'est sans doute Napoléon : tout ce qu'il cache en lui de paternité comprimée déborde sur ce petit être : point de calcul, point de raisonnement ; il n'aime point cet enfant, l'unique rejeton des Bonaparte, l'unique descendant sur qui repose l'avenir, parce qu'il lui ressemble, parce qu'il est beau, parce qu'il porte le nom de son père, parce qu'il est ensemble le fils de Louis et d'IIortense. Il l'aime parce qu'il l'aime et qu'enfin il lui est permis de croire, lorsque ce petit être lui tend les bras et lui sourit, qu'il y a quelque part une affection désintéressée et des sentiments naturels. Le côté joueur, le côté enfant qui est en lui, et qui, chez cet homme de trente-quatre ans, obligé sans cesse à couvrir ses impressions de la dignité consulaire, est resté singulièrement vif, inutilisé, immontrable, s'exerce avec le neveu, presque le petit-fils, en qui

il se rolronve et se reconnaît. Il le porte, il le promène, il joue avec lui, il l'emmène donner du tabac aux gazelles sur le dos desquelles il le fait chevaucher ; il le couche après dîner sur la table et rit à le voir, de ses coups de pied, renverser les compotiers et les bouteilles ; il s'amuse à ses bégaiements de paroles et c'est son nom, à lui, qui sort presque le premier de celte petite bouche. Il fait faire son portrait par Isabey, tient et garde ce portrait qu'il aime à montrer, en commande des copies qu'il donne. Sur cet enfant qu'il s'approprie, qu'il fait sien, il étend sa main comme, d'autres fois, sur des royaumes.

Si, dès le mois de brumaire an X (novembre-décembre 1801), avant même le mariage d'IIortense, il a, dans les premières discussions engagées au Conseil d'Etat sur l'Adoption, insisté pour donner aux formes dont l'Adoption serait accompagnée une exceptionnelle solennité, qui peut dire s'il ne pensait point à son avenir et s'il ne rattachait point à cette institution « qui avait peu de partisans», des vues de haute politique? Il soutenait que ce n'était pas assez que l'Adoption fût prononcée par un notaire ou par les tribunaux ordinaires; il y voulait lintervention de l'Etat. « L'Adoption, disait-il, n'est ni un contrat civil, ni un acte judiciaire. Qu'est-ce donc? — Une imitation par laquelle la société veut singer la nature. C'est une espèce de nouveau sacrement, car je ne peux pas trouver, dans la langue, de mot qui puisse bien définir cet acte. Le fils des os et du sang passe, par la volonté de la société, dans les os et le sang

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d'un autre. C'est le plus grand acte que l'on puisse imaginer. II donne les sentiments de fils à celui qui ne les avait pas et réciproquement ceux de père. D'où doit donc partir cet acle? D'en haut, comme la foudre !... Il faut frapper fortement l'imagination, disait-il encore. S'il y a des discussions entre le père naturel et le père adoptif; si, monlés sur le même bateau, ils sont menacés de périr, le fils doit se déclarer pour le père adoptif. Il n'y a que la volonté du souverain qui puisse imprimer ce sentiment. Le Corps législatif ne prononcera pas en ce cas comme il fait en matière de propriétés, de contributions, mais comme pontife de morale et d'une institution sacrée. Le vice de nos législations modernes est de n'avoir rien qui parle à l'imagination. On ne peut gouverner l'homme que par elle; sans imaginalion, c'est une brute. Si les prêtres établissaient l'Adoption, ils en feraient une cérémonie auguste. »

Ses idées n'avaient point prévalu lorsque le titre était revenu à la discussion en brumaire et frimaire an XI (novembre-décembre 1802), et, soit qu'il se fût rendu à l'opinion des juristes, soit qu'il prétendit se réserver à lui même ce mode solennel d'adoption où la nation interviendrait, il n'avait plus insisté pour que, la question soustraite aux tribunaux et portée devant le souverain, l'Adoption revêtit en France, pour tous les citoyens, le caractère majestueux et définitif qu'y avaient attaché les Romains. Mais moins, à ces dernières discussions, il paraissait y apporter d'importance, plus sans doute il était prêt à se déter-

miner lui-même. Ce n'était point au hasard et pour faire parade d'éloquence qu'il avait jadis prononcé son opinion devant le Conseil d'Etat : elle avait jailli de son imagination et de sa conscience — et si telle était sa conviction alors qu'il n'avait encore nul sujet — hormis Louis — sur qui fixer et reposer sa pensée, combien serait-elle mieux affermie à présent que l'être existait pour qui il éprouvait en vérité tous les sentiments d'un père, qui de son côté semblait lui rendre des sensations filiales et à qui il ne manquait, pour devenir réellement son fils, que cette investiture, que ce sacrement tombant sur lui comme la foudre, des mains du peuple souverain?

Telle était donc au 7 germinal (28 mars), au moment où le Sénat décernait son adresse, la situation de la famille : Joseph, presque inacceptable selon les doctrines monarchiques, dénué de prestige personnel, impossible à éliminer sans éclat et sans scandale; Lucien, en opposition ouverte, mais pourtant candidat, aussi admissible que Joseph, même recommandé davantage par certains services — mais sous la condition expresse qu'il se soumette d'abord à la disci-, pline familiale ; Louis, se réservant, semblant n'avoir ni opinions ni projets en matière politique, paraissant désintéressé de toute chose ; Jérôme, éloigné de deux mille lieues, signalé uniquement par des frasques de jeunesse, en révolte contre la famille, en révolte contre l'armée, s'étant mis lui-même hors la loi : une première génération ayant marqué tous les senti-

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