MURAT COMMANDANT DE CORPS
avertissement direct, la seule forme dont l'autre ne puisse se fâcher, puisqu'elle se présente sous l'air de l'intérêt et de la solidarité de famille? Joseph comprend, garde pour une meilleure occasion ses recommandations en faveur de son autre beau-frère, et sept jours plus tard, le 29 brumaire (20 novembre), Murât est appelé à commander le corps d'armée rassemblé à Dijon.
Il reste quelque temps encore à Paris; et, seulement dans la troisième décade de frimaire (11 au 21 décembre 1800), il donne ordre à ses colonnes de se rendre à Genève, oii elles sont endivisionnées sous les généraux Tharreau et Maurice Mathieu, avec Sarrazin, Broussier et Paulet pour brigadiers. 11 les laisse ensuite passer les Alpes à grands efforts et, de sa personne, il se dirige droit sur Milan pour les y attendre.
Bien qu'ayant le commandement d'un corps d'armée il n'est point indépendant. Son titre exact est lieutenant du général en chef commandant l'Armée d'Italie, et ce commandant est Brune. C'est donc avec Brune qu'il devrait correspondre, mais est-ce digne de lui? Il ne consent même point à passer par le ministre de la Guerre, et c'est du Premier Consul même qu'il entend recevoir des ordres. Bonaparte ne peut, sans rompre toute discipline, tolérer ce renversement de la hiérarchie ; il est d'ailleurs accablé de plaintes au sujet des insolences et des abus de pouvoir de Murât à l'égard de ses subordonnés. Ne voulant point sévir, il prend le seul parti ; celui de ne point répondre. Murât en est exaspéré : « J'ai dîné chez l'archevêque,
écrit-il à Napoléon le 23 nivôse (13 janvier 1801)... Il compte sur une réponse de votre part, mais je ne pense pas que vos grandes opérations vous le permettent, puisque depuis mon départ, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai pu obtenir aucun signe de vie de vous. Cela me confirme dans l'idée que j'ai que vous avez quelque raison de mécontentement que je ne puis deviner et me force de vous prier de me rappeler auprès de ma chère Caroline. »
Cette fois, courrier par courrier, le Premier Consul répond, mais de quel ton et avec quelle étrange faiblesse ! Sans doute sur le point principal, il ne cède point : « Correspondez, dit-il à Murât, avec le général Brune comme vous le devez avec votre général en chef, ainsi qu'avec le ministre de la Guerre; » sans doute encore il le relève à propos de ses velléités d'amour conjugal : « Je n'approuve pas, lui dit-il, toutes les observations que vous me faites. Un soldat doit rester fidèle à sa femme, mais ne désirer la revoir que lorsqu'on juge qu'il n'a plus rien à faire ; » mais, en même temps, il lui accorde presque tout ce qu'il souhaitait le plus ; sur l'avis que les Napolitains, à la nouvelle de la reprise des hostilités par les Autrichiens ont marché sur Ancône, il confirme à Murât l'ordre déjà expédié le 23 (13) de se porter contre eux et d'occuper la Toscane. N'est-ce point lu certitude d'un commandement séparé et l'occasion de faire sa fortune?
C'est que Caroline est près de son frère ; c'est que le 3 nivôse, Caroline enceinte et près d'accoucher, a,
dans la voiture de Joséphine, essuyé le feu de la machine infernale ; c'est que Napoléon s'inquiète extrêmement de cet accouchement, il excuse les violences de Murai par l'exaltation qu'il lui prête et il lui passe d'autant plus facilement son indiscipline que si quelque danger se rencontre pour Caroline, il croit en être responsable : au reste, tout alla le mieux du monde. Caroline accoucha le l®"" pluviôse (21 janvier 1801) d'un beau garçon qui reçut de Napoléon et d'Hortense les noms d'Achille-Charles-Louis-Napoléon, et elle se trouva si facilement délivrée que, ce même jour, elle écrivit à sa belle-mère, « sa chère et bonne maman », pour lui en faire part.
Durant ce temps, Murât, calmé par la dépêche du 23 nivôse (13 janvier) et impérieusement appelé par l'imprudente attaque des Napolitains sur Sienne, a marché de Milan à Florence où il arrive le 30 (20 janvier). Dès Bologne, il a rencontré le général Levatchef que Paul P"" envoie comme ambassadeur extraordinaire près la cour de Palerme, moins pour y porter les cordons de ses ordres que pour arrêter au passage, sur la prière de Marie-Caroline, la marche des Français ; car, le royaume de Naples n'étant pas compris dans le nouvel armistice signé entre Autrichiens et Français, il est urgent d'aviser. Sur la demande de Paul, le Premier Consul, a consenti à ne point pousser la guerre, et il a autorisé l'intervention officieuse de Levatchef : il en a donné avis à Murât ; Murât n'aurait donc qu'à exécuter les ordres reçus, mais cela est trop simple.
D'abord, il faut une parade, et c'est à Florence, au théâtre, avec fleurs, bouquets, drapeaux, romances et hymnes nationaux une embrassade avec Levâtchef, l'alliance jurée des deux grandes nations ; puis, vient le sérieux et comme tout est bien combiné! Deux choses donc simultanées : « croyant agir d'après les intentions du Premier Consul et voulant faire quelque chose d agréable à Paul /" », Murât écrit au commandant de l'armée napolitaine pour le mettre à même de lui proposer un armistice ; mais il n'arrête point ses troupes, il leur donne ordre de marcher sur Foligno, au centre des États pontificaux et de s'y réunir; le prétexte : une vieille dépêche du Premier Consul en date du 27 nivôse (17 janvier), devenue inapplicable par suite des événements ; la cause : un traité signé le 6 pluviôse (26 janvier) entre son chef d'état-major, le général Léopold Berthier, et les Français acquéreurs des biens ecclésiastiques dans les Etats pontificaux : ainsi. Murât aura le choix entre la rançon que va lui offrir le Pape et les l.SOO.OOO francs en obligations hypothéquées sur les biens fonds que lui ont concédés, après débats, Duveyrier et ses associés.
L'armistice signé à Foligno avec les Napolitains, il fait faire ses propositions au Pape, car il préfère l'argent comptant : « Pour retirer ses troupes de l'Etat pontifical, excepté Ancône et sa banlieue, le général Murât, écrit Consalvi à Spina, le 21 février (2 ventôse) a demandé cent mille écus de pourboire' 1
' L'écu romain valait 5 francs 31 centimes.