‹ Napoleon et sa familleChapitre 123 sur 168 · NAPOLEON, JOSEPH ET LOUIS · texte numérisé non relu

NAPOLEON, JOSEPH ET LOUIS

degré, s'exhalèrent dans les plus violentes expressions qu'une âme profondément blessée peut suggérer à la parole. 11 maudit l'ambition du Premier Consul et souhaita sa mort comme un bonheur pour sa famille et pour la France ».

Ces colères oîi Joseph était incapable de se dominer, (( ces fureurs d'autant plus expansives, dit Lucien, qu'elles avaient été plus longtemps contenues » ; ces emportements dont on a déjà vu une scène, et qui, un autre jour, au d rc de Lucien encore, l'amenèrent « à prendre un pistolet et à tirer sur le portrait en pied de Napoléon », étaient célèbres dans la famille, et l'on savait que le Premier Consul les redoutait, soit par politique, soit par un excès de déférence fraternelle.

Quittant ses amis dans cet état d'irritation, Joseph se rendit chez Lucien, qui ne manqua point de l'exciter encore et, venant de là prendre Louis, il l'emmena aux Tuileries : « Pourquoi faut-il donc, dit Louis à Napoléon, que je cède à mon fils ma part de votre succession? Par où ai-je mérité d'être déshérité? Quelle sera mon attitude, quand cet enfant, devenu le vôtre, se trouvera dans une dignité très supérieure à la mienne, indépendant de moi, marchant immédiatement après vous, ne me regardant qu'avec inquiétude ou peut-être même avec mépris? Non, je n'y consentirai jamais et, plutôt que de renoncer à la royauté qui va entrer dans notre héritage, plutôt que de consentir à courber la tête devant mon fils, je quitterai la France, j'emmènerai Napoléon et nous

A^eri'ons si, tout publiquement, vous oserez ravir un fils à son père. »

Joseph n'a rien à ajouter ; il a jugé les jeux lorsqu'il a pris Louis dans le sien ; il sait qu'entêté comme il est de vanité et de puissance paternelle, Louis ne cédera pas ; d'ailleurs, il est là pour le soutenir des yeux et du geste. Pris parle tendre, par quelque idée supérieure et philosophique du devoir, Louis aurait pu s'effacer. Cabré, il était indomptable ; le Premier Consul s'emporta inutilement, il lui fallut céder de peur d'un éclat fâcheux et presque ridicule, et revenir, au moins en apparence, aux termes qu'il avait indiqués dans sa première conversation avec Joseph.

Restait à régler le sort de Lucien. Il y eut entre les deux frères, à Saint-Cloud où le Premier Consul venait d'arriver*, une dernière entrevue. Lucien a posé son ultimatum et il s'y tient : « Ma femme, mon fils, mes filles et moi, nous ne sommes qu'un. » La juprême concession que Joseph a arrachée à Napoléon, c'est Lucien maintenu dans l'ordre de l'hérédité, mais son fils et les fils qu'il pourra avoir de son second mariage, perpétuellement exclus. Napoléon ne se dédit point, mais il ne consentira point à aller plus loin. Dans ces conditions, il est impossible qu'on

1 Le lieu Saint-Cloud fixe d'une façon précise la date de cette scène qui ne saurait être antérieure au 20 germinal (10 avril), où Napoléon s'y est installé. Par suite, Lucien se trompe lorsqu'il dit être parti de Paris le 11 germinal (1" avril); lise trompe lorsqu'il dit que sa mère a assisté à son départ, puisqu'elle a quitté Paris le 22 veniôse et qu'elle est arrivée à home le 10 germinal ; il se trompe — ou il trompe — en tout ce qui est de cette affaire, parce qu'il lui est utile de se tromper.

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