‹ Napoleon et sa familleChapitre 124 sur 168 · NAPOLÉON CÈDE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON CÈDE

s'entende : « Vers minuit, Napoléon entra clans le salon où Joséphine Tattendait avec inquiétude ; son air était abattu; il se laissa tomber sur un fauteuil et s'écria d'un ton fort pénétré : « C'en est donc fait ! « Je viens de rompre avec Lucien et de le chasser K de ma présence. » M°"' Bonaparte lui faisant quelques représentations : « Tu es une bonne femme, lui dit-il, de plaider pour lui, » et, se levant en même temps, il prit sa femme dans ses bras, lui posa doucement sa tête sur son épaule, et, tout en parlant, conservant la main appuyée sur cette tête dont l'élégante coiffure contrastait avec le visage terne et triste dont elle était rapprochée, il raconta que Lucien avait résisté à toutes ses sollicitations, qu'il avait fait en vain parler les menaces et l'amitié : « Il est dur pourtant, ajouta-t-il, de trouver une pareille résistance à de si grands intérêts. Il faudra donc que je m'isole de tout le monde, que je ne compte que sur moi seul. Eh bien! je me suffirai à moi-même, et toi, Joséphine, tu me consoleras de tout ! »

Deux jours après, malgré les excitations de Bernadotte, lui répétant : « Résistez ! résistez ! ne partez pas ! qui quitte la partie la perd ! » Lucien, avec ses quatre berlines et son train de prince, femme, fils, filles, gouvernantes, peintres et gens d'affaires, roulait sur la route d'Italie. Le 24 germinal (14 avril), les journaux annonçaient son passage à Lyon.

Napoléon n'avait donc plus affaire qu'à Joseph et à Louis. Ils lui avaient forcé la main ; ils l'avaient

joué ; il avait une revanche à prendre. Joseph écarté, Louis, sans amis et sans moyens, ne pouvait être un surveillant incommode. Il s'agissait donc de mettre Joseph dans l'impossibilité de rester à Paris et de contrarier ses projets. Il s'y employa en paraissant s'exécuter à son égard. Ne fallait-il point habiliter ses frères au point de vue civil, comme au point de vue militaire, à devenir capables d'être considérés comme ses successeurs? Etait-il admissible qu'un chef d'Etat, successeur de Napoléon, n'eût point porté l'uniforme, ne fût point capable de commander à des soldats, fût exclusivement un magistrat civil? De même, devait-il être exclusivement un militaire, sans nulle connaissance, nulle notion même, de politique ni d'administration? D'où, nécessité de m^7^to'^se?' Joseph et de civiliser Louis. Pour Louis, cela alla tout seul : promu le 20 germinal (10 avril), général de division, il fut, le 24 (14), nommé conseiller d'Etat dans la section de législation et, le même jour, il prêta serment et prit séance.

Pour Joseph, Napoléon le fît consentir à accepter le commandement du 4® régiment de ligne dont le colonel fut nommé général de brigade. Dès le 24 germinal (14 avril). Napoléon en informa Soult, commandant le camp d'Outreau, en ajoutant, à la lettre de service et à des recommandations spéciales, des éloges que l'armée eût pu trouver prématurés : « II a à cœur comme moi de devenir militaire, disait-il, car, dans les temps où nous vivons, ce n'est pas assez de servir l'Etat par ses conseils, dans les négocia-

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lions les plus importantes; il faut encore, si les circonstances le veulent, le servir par son épée. »

Cela n'était rien près du message que le Premier Consul adressa quatre jours plus tard au Sénat (28 germinal), (18 avril) : « Citoyens sénateurs, disait-il, le sénateur Joseph Bonaparte, grand-officier de la Légion d'honneur, m'a témoigné le désir de partager les périls de l'armée campée sur les côtes de Boulogne, afin d'avoir part à sa gloire. » Il rappelait ensuite « ses importants services », « la solidité de ses conseils », « le savoir, l'habileté et la sagesse qu'il avait déployés dans ses négociations » ; il ajoutait qu'il « était du bien de l'Etat que le sénateur Joseph Bonaparte fût mis en mesure de contribuer à la vengeance du peuple français et se trouvât dans le cas d'acquérir de plus en plus des titres à l'estime de la nation ».

«Ayant déjà, disait enfin Napoléon, servi sous mes yeux dans les premières campagnes de la guerre et donné des preuves de son courage et de ses bonnes dispositions dans le métier des armes dans le grade de chef de bataillon, je l'ai nommé colonel commandant le 4^ régiment de ligne, l'un des corps les plus estimés de l'armée, et que l'on compte parmi ceux qui, toujours placés au poste le plus périlleux, n'ont jamais perdu leurs étendards et ont très souventramené ou décidé la victoire. »

Pour donner quelque apparence à cette carrière militaire qu'il improvisait à Joseph, Napoléon lui avait, en eiîet, dressé des états de service : on y voyait

qu'il avait été élève d'artillerie en 1783, officier de l'étal -major en 1792, adjudant général chef de bataillon en 1793; qu'il avait fait les campagnes de 1793 et de 1794, et même qu'il avait été blessé légèrement au siège de Toulon.

Rien de cela n'était exact, quoique pourtant Joseph eût nominalement au moins porté le titre de chef de bataillon : il figurait comme tel en l'an IX, dans la première brigade de la garde nationale de Paris, laquelle, il est vrai, ne fut jamais ni réunie ni même organisée : mais on ne rappela point cet emploi.

Ce n'élait pas encore assez d'agréments : pour effacer le souvenir des mots aigres qui avaient pu lui échapper au sujet de M""® Joseph « qui ne faisait que des filles », Napoléon, par ordre du 21 germinal (H avril), lui accorda pour ses dépenses une somme de 301.873 francs, ce qui porta les sommes que Joseph avait reçues de son frère, depuis le commencement de l'année et en dehors de son traitement annuel de 120.000 francs, à 801.875 francs.

Couvert de ces flots d'eau bénite, lesté de ce million, Joseph, singulièrement pressé par Napoléon de se rendre à son poste, partit pour Boulogne le 5 floréal (25 avril). 11 descendit à Pont-de-Brique, au quartier général du Premier Consul ; y reçut « les honneurs supérieurs dus à son rang comme frère du Premier Consul, sénateur et grand-officier de la Ijégion »; et, le 10 (30), il fut reconnu colonel en tête de son régiment, mais toutes ces gloires ne lui obscurcissaient point le jugement au point qu'il ne

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