REVANCHE DE NAPOLÉON
finît par comprendre qu'il avait été joué. Il ne pouvait revenir à Paris ; il était obligé par la discipline et le respect humain de rester à Boulogne, et, durant ce temps, sa destinée se décidait : aussi, « tout en ayant l'air de s'occuper à faire tourner du matin au soir de pauvres soldats sur la droite et sur la gauche, » il pensait en réalité à toute autre chose et il avait d'autant plus le droit d'être inquiet qu'aucune nouvelle ne parvenait jusqu'à lui. Il savait seulement que, selon le plan arrêté, l'impulsion devait venir du Tribunat, que le tribun Curée allait y proposer une « motion d'ordre sur l'émission d'un vœu tendant à ce que Napoléon Bonaparte actuellement premier Consul fût déclaré empereur » ; il savait qu'il s'échangeait des adresses entre le Sénat et le Premier Consul, mais l'intéressant, le fond, le dessous des choses lui échappait; le 24 floréal (14 mai), perdant patience il écrit pa?' la poste, à sa femme : « Si mon frère pouvait avoir la moindre défiance, s'il ne fait pas pour moi ce que l'on attend, ce qu'il m'a dit lorsque j'ai consenti à partir pour l'armée, ce que méritent ma confiance et mon affection pour lui; s'il y a des concessions, des restrictions, je pense, ma chère amie, que nous ne devons pas sacrifier notre bonheur et celui de nos enfants et qu'il est tout simple que nous nous retirions à Mortefortaine avec nos amis et, si cela même devenait impossible, nous vivrions ailleurs. Sacrifier ses goûts, ses ambitions, contre rien, contre un pouvoir éventuel et l'ennui résultant d'une espérance déçue, c'est l'acte d'un fou ou d'un intrigant. »
C'est écrit pour le cabinet noir, et Joseph a pris ses précautions pour que son écriture passe sous les yeux du Consul ; mais il est trop tard : tout est décidé, tout est arrêté, tout est terminé même, lorsque cette lettre arrive, et d'ailleurs qu'eût-eile empêché ?
Au début, ies amis de Joseph ont fait de leur mieux en sa faveur : dans la motion de Curée, telle qu'elle était revenue approuvée du cabinet du Consul, le mot descendants a.\d\i., dans le vœu sur Théréilité, était substitué au mot famille. Fabre de l'Aude, président du Tribunat et fort ami de Joseph, a pris sur lui d'effacer le mot descendants (]\\'\ ouvrait le champ au moins à des suppositions, et de rétablir le mot famille. Au conseil privé tenu à Saint-Cloud, où assistaient entre autres amis de Joseph, Lecouteulx, Rœderer et Regnauld, ceux-ci ont vivement bataillé sur la régence, sur la préférence que le Premier Consul pensait donner aux deuxième et troisième consuls sur les membres de sa famille ; mais tout cela était bien médiocre et est demeuré fort inutile, car, les lignes générales arrêtées, le Premier Consul a annoncé que « le principe d'hérédité admis, il désire qu'on le laisse maître de régler ce qui conviendra pour l'intérieur de sa famille, qu'il la connaît, que lui seul peut bien juger ce qu'il sera à propos de faire et qu'enfin lui-même a besoin de garanties ».
Et c'est dans le cabinet même du Consul, c'est par lui-même, sans que rien en transpire, qu'est rédigé le projet du sénatus-consulte qui propose aux suffrages de la nation le gouvernement impérial héréditaire.