LES FEMMES DE LA FAMILLE
fort pour les porter, les présenter au peuple et les faire agréer par lui ; ils avaient son nom ; l'on pouvait croire — car il s'était assez employé à le répandre ! — qu'ils avaient du talent et même quelque part de son génie. Placé en vedette à chaque occasion,. prôné à outrance, employé dans les plus grandes missions, désigné comme le négociateur le plus habile, Joseph avait reçu une réputation qui, dans certains milieux, était presque prise au sérieux : il était l'homme des sages conseils, le modérateur, le pacificateur. Louis restait inconnu ; mais, d'abord, il était en seconde ligne, puis n'allait-on pas le présenter comme l'élève favori de Bonaparte, un soldat ayant fait ses preuves en Italie et en Egypte ? D'ailleurs, il était le mari d'Hortense, et, sinon dans le peuple, au moins dans certaines sociétés de Paris, Hortense, malgré les calomnies répandues, avait des défenseurs et des apologistes. Elle tenait à tant de mondes divers, avait tant d'amies de pension, s'était empressée à rendre tant de services qu'il fallait bien qu'on reconnût qu'elle était aimable, simple et bienveillante. Cela ne faisait point l'opinion sur le mari, mais empêchait qu'on en parlât mal.
Mais les femmes de la famille, comment présenter, comment justifier leur élévation ? D'après le droit national, où la femme, devant suivre la condition de Bon mari, n'est rien et ne peut rien être par elle-même, il était sans exemple qu'on eût investi une femme de dignités que son mari ne partageât point, qui ne reposassent point sur sa tête : même les duchés
femelles, s'ils étaient transmis fémininement, l'étaient par les filles de l'investi à l'époux qu'elles se donnaient et aux fils qu'elles avaient de lai. Les seules femmes qui, en France, eussent été personnellement revêtues d'un titre ou d'une dignité, sans qu'un mari y fût associé, étaient les maîtresses de quelques rois. Encore étaienl-ce là, à peu d'exceptions près, titres d'honneurs, non dignités effectives et donnant un rang dans l'État, hors de la Cour. Assurément, la situation de Napoléon étant sans précédent historique, les femmes de son sang pouvaient rêver elles-mêmes des situations sans précédent ; mais encore fallait-il les justifier par quelque endroit et trouver des formes qui ne s'écartassent point trop ouvertement de celles qu'on était accoutumé de rencontrer dans les autres monarchies.
Le mieux eût été qu'elles ne fussent rien; niais, dès que Joséphine allait partager la dignité impériale et recevoir les honneurs souverains, comment espérer qu'on leur ferait entendre raison ? Et, ce n'était pas assez de Joséphine : les femmes des princes se trouveraient de droit princesses, en sorte que ce seraient les helles-sœurs de Napoléon qui monteraient au pinacle, tandis que ses propres sœurs se trouveraient dans une condition en quelque sorte bourgeoise : double crève-cœur, double atteinte à leur orgueil, double blessure à leur vanité familiale, double infériorité à subir chaque jour, chaque heure de la vie, et dont la seule pensée était pour les exaspérer.
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Deux seulement se trouvaient à ce moment à Paris : I\I"® Bacciochi et M"'' Murât. Depuis le règne de M™^ Jouberthou, Élisa, comme on a vu, s'était éloignée de Lucien et rapprochée de Napoléon et elle avait tiré de celui-ci de notables avantages : elle avait eu le plaisir de vivre par elle-même et non sur le reflet qu'elle recevait de Lucien, d'avoir sa maison et sa cour, d'habiter son propre hôtel, l'admirable hôtel Maurepas qui, trop petit, reçut bientôt pour dépendance l'hôtel Gicé (8 pluviôse an XIII, 28 janvier 1805). Son mari, cet imbécile Bacciochi, propre au plus à faire un adjudant de place ou un courrier diplomatique, n'ayant point été suffisamment honoré par la place de marguillier, avait reçu, en germinal an XI (avril 1803), le commandement delà 26® demi-brigade légère et avait tout de suite été envoyé à Sedan, puis au camp de Saint-Omer. Bon débarras pour Elisa ! Il est vrai que le régiment s'en trouva mal : le prédécesseur de Bacciochi, qui, durant huit ans qu'il avait commandé, avait constamment trouvé des prétextes pour éviter d'aller au feu, avait laissé passer l'administration entière aux mains des capitaines ; Bacciochi. « à ce point convaincu de ses grandeurs futures qu'il ne se donnait même point la peine de dissimuler sa nullité militaire », livra le régiment à sa femme qui se plut à jouer, de Paris, à la colonellepropriétaire. « C'était elle qui était l'intermédiaire entre les officiers et son frère, et qui sollicitait les avancements ou les retraites. » Les choses n'en marchaient pas mieux ; mais Élisa qui, depuis nivôse
(janvier 1803) se trouvait enceinte, se trouvait satisfaite pourvu que son mari fût éloigné, et c'était assez.
C'était là le département de la guerre ; celui des sciences, lettres et arts, dont Fontanes était le grand maître, avait autrement d'importance. Toute la bande littéraire dont Fontanes était le directeur, s'était ruée vers « l'admirable protectrice ». Ce que, par Fontanes, Chateaubriand put tirer d'elle est peu croyable : d'abord sa nomination à Rome, puis six mois do traitement, « mille écus de route, deux mille écus d'avance ». « Dites, mon bon ami, à la meilleure des femmes, à la plus noble des protectrices que mon cœur est plein d'une reconnaissance que rien ne pourra affaiblir... Mon amour-propre me fait désirer quelquefois qu'elle pût voir comment on me traite en province. » Aussi, quand Migneret publie l'édition du Génie en quatre volumes avec les neuf figures de Le Barbier, M""' Bacciochi, après qu'elle aura elle-même remis au Premier Consul un exemplaire in-quarto cartonné et à M"'® Bonaparte un exemplaire in-octavo broché, aura pour sa peine un exemplaire in-quarto cartonné.
« La belle et l'excellente protectrice, » cela vient à chaque lettre qu'écrit alors Chateaubriand, et, pour tout ce qui approche Elisa, ilades mots de tendresse et de flatterie ; il ne néglige personne et, moins qu'autre, la lectrice secrétaire : une M"® de Montarby, qui, à ce moment, a toute la confiance de sa maîtresse. Lui faut-il de l'argent pour une voiture, « j'aurai recours à notre protectrice » ; veut-il qu'on
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fasse état de son voyage, « communiquez cette lettre à notre protectrice » ; a-t-il des démêlés et des plus graves avec Fesch, « le sot qu'il approche, » c'est à « notre protectrice», — et alors avec quelle effusion ! — qu'il adresse l'étrange mémoire qu'il destine au Premier Consul, le mémoire où le secrétaire d'ambassade accuse son ambassadeur d'imbécillité, de lésinerie, presque de trahison; où M. de Chateaubriand, gracié d'hier, employé par quelle faveur, injurie l'oncle propre du Consul. Malgré tout, M™^ Bacciochi maintient Chateaubriand à Rome, même après son aventure avec M"® de Beaumont — cette M™® de ^} Beaumont qui, grâce au poète, demeure pour la postérité un idéal exquis de grâce mourante et de tendresse platonique et qui, à ses contemporains, donna des sensations bien moins chastes : « Une vraie Française, disait Charles de Constant ; tout ou rien, suivant le temps et les personnes. »
Au milieu de ses couches (13 vendémiaire XII, 8 octobre 1803), au milieu des inquiétudes que lui donne son enfant, au milieu des douleurs que lui cause la mort de son fils (14 brumaire, 9 novembre), elle moyenne encore, « l'excellente protectrice, » la réconciliation de Chateaubriand avec Fesch ; elle obtient, elle seule, sa nomination comme ministre près la République du Valais, ce qui alors comble ses ambitions, lui permet de se parer du titre d'ambassadeur et de ne manquer aucune des audiences publiques du Consul.
Et si c'est ainsi du protégé. Qu'est-ce du protec-
leur? Mais M. de Fontanes a su garder soigneusement le secret de sa reconnaissance. Dans la quantité de notices qu'on lui a consacrées et dont deux figurent en tête de ses Œuvres, il n'est point même mention d'EIisa. Ce fut d'elle pourtant qu'il tint tout ce qu'il fut : député, président du Corps législatif avec 5.000 francs par mois de traitement supplémentaire sur la Cassette, grand maître de l'Université, comte de l'Empire, sénateur, donataire et le reste. C'était un gros homme, à la tête ronde, au corps court, à l'air commun, dont la physionomie s'éclairait d'yeux brillants et de dents blanches et souriantes. De parole aussi leste dans le particulier que pompeux dans le public, il avait le caractère d'homme d'esprit: certains lui trouvaient du distingué dans les façons et du grand seigneur dans l'allure; certaines s'étonnaient qu'avec tout cela il eût pu s'attacher à Élisa, « la personne la plus désagréablement pointue ».
Il était parvenu à faire croire qu'elle était en retour près de lui et que tout ce qu'elle offrait était à peine égal à son mérite : au reste, il avait réussi à des besoignes plus difficiles. De famille obscure et pauvre, à ses débuts poètereau de VAlmanach des Muses, journaliste pendant la tourmente, à demi tiré d'affaire par un mariage, retombé ensuite à son néant, introduit près de la sœur du Consul et parvenu à lui plaire, amené par là dans l'intimité de Lucien, recommandé par les instances d'EIisa à Napoléon, il parut à celui-ci — si spécialisant ! — l'homme chargé de l'éloquence et en reçut le portefeuille. Ce fut une
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sorte de harpe que Napoléon aimait à faire vibrer, qui lui rendait des sons harmonieux et dont il croyait jouer à sa guise : en cela, Fontanes ne le trompait pas. Il était grandiloquent, excellait aux périodes nombreuses et aux imprécations classiques. Si parfois ses flatteries avaient de la lourdeur, au moins étaientelles d'un style correct qui cherchait ses modèles dans le grand siècle. Puis, toujours prêt : non seulement harpe, mais lyre. Sur commande et par ordre, il exécutait l'ode comme le discours et, à Saint- Cloud, à la rupture de la paix d'Amiens, entre deux actes de tragédie, le Consul faisait en pompe déclamer des strophes patrioti([ues de Fontanes :
De Dunkerque au Ilelder vos terlres funéraii'es Alteslcnt chaque jour en sanglants caractères Qu'il n'est point d'Annibal pour sauver Albion. L'Univers détrompé maudit la foi punique,
Et notre République Pour venger l'Univers attend un Scipion!
Il était arrivé à prendre une influence par luimême, s'était établi un des coryphées de la réaction et, de même qu'il avait poussé au Concordat, au Consulat à vie, aux institutions com[)lémentaires, de toutes ses forces à présent il poussait à l'Empire. Nul doute qu'il n'ait été pour beaucoup, à l'origine dans es théories carolingiennes, dans l'idée de rattacher la quatrième à la seconde dynastie et de faire de Napoléon le successeur de Charlemagne. Quel but poursuivait-il? Ne pici)arait-il de trahison que vis-àvis d'Élisa dont il n'avait plus besoin, ou bien, dès
lors, par le rétablissement de la monarchie, pensaitil au retour éventuel des Bourbons ? Sa conduite comme grand maître de l'Université oii il fît de son conseil un foyer de trahison, pourrait donner à penser, et cette ode la Mort du duc d'Eiiff/iien, qui dans ses Œuvres porte la date de 1804 le ferait croire; mais, pour attester sa fidélité était-il homme à reculer devant une date fausse?
Avec lui il ne faut point s'étonner : de moindre envolée que Talleyrand, n'ayant point, de naissance, sa superbe ; ne pouvant comme lui se prévaloir de sa lignée et d'un « Ré que Diou » pour justifier toute trahison qui servît sa fortune , moins besoigneux, visant moins au grand, n'employant point l'étranger, ne risquant point à chaque heure Féchafaud, plus prudent et certes plus avisé, il portait dans la vie la même absence de préjugés, une pareille indépendance de cœur et un semblable mépris de l'humanité; — mais il n'en faisait point parade et demeurait le représentant de la Religion, des bonnes mœurs et des bonnes lettres : cela fit qu'après avoir obtenu, par Elisa, toutes ces dignités d'Empire, il fut, parla grâce de Louis XVIII, pair de France, marquis, grand cordon de la Légion et ministre d'Etat.
Dans les deux volumes — prose et vers — qui font les OEiivres du marquis de Foutanes^ publiées par sa fille, la comtesse Christine de Fontanes, rien d'Élisa ni de Lucien ; rien, hormis ce nom de Christine, imposé par Lucien en souvenir de sa première femme et qui, seul, dénonce l'ingratitude et proteste contre l'oubli.
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En ce temps, bien que Fontanes, maintenant accroclié au maître, ne dissimulât guère par moments certaines humeurs contre celle qui l'avait tant servi, il n'avait point à rompre avec elle; tout au plus pouvait-il chercher que la rupture vînt d'elle : Elisa était, en effet, dans un moment défaveur. Outre que Napoléon lui savait gré d'avoir ostensiblement pris parti contre Lucien, elle se tenait à sa place, ne montrait point d'ambition, ne faisait ni bruit, ni enlandre, ne semblait pas avoir de prétentions et tirait d'autant plus de son frère qu'elle attendait tout de lui et ne lui demandait rien. Outre son traitement porte à 120.000 francs en vendémiaire XII (septembre 1803), elle avait eu le 24 floréal (14 mai 1804) 230.000 francs en gratification, sans compter 48.000 francs donnés àBacciochi (10 brumaire-2 novembre et 2 frimaire-24 novembre). Cela comptait; mais de l'argent aux honneurs qu'elle voulait obtenir, le saut était d'autant plus large qu'elle ne pouvait songer à en accrocher à ce mari, incapable d'en porter. Pour cette cause, et parce que peut-être elle avait déjà marqué son but, elle se tenait plus à sa tactique, se réservait davantage et ne se compromettait point en paroles.
Tout autrement agissait M""* Murât ; elle avait fait le tour de force de mettre Murât au gouvernement de Paris : bel hôtel, grand train, une cour, Paris et l'Armée de Paris à ses pieds : c'était bien, mais comme échelon. Elle visait plus haut et ne se contentait point ainsi.
Par elle, de ce qu'elle pense, on ne saurait rien : elle est trop fine pour parler, trop avisée pour écrire; son secret est bien gardé. Mais, si habilement qu'elle ait dressé Murât — qui de lui-même promettait — elle n'a pu lui retirer tout son goût de terroir pour les phrases à panache. Il en prononce et répète qui ressemblent à ses coiffures, et dont les plumes ondulantes et balancées font bon effet à ses yeux ; mais elles désignent le fond de sa pensée et le livrent.
Dans l'affaire du duc d'Enghien, on surprend sur le vif les procédés du ménage et, sur un mot de Murât, le mélange de ruse et d'habileté qui ferait illusion, perd en entier son prestige et apparaît pour ce qu'il vaut.
Durant l'Empire et surtout depuis, c'a été de la part de Murât et de ses affidés , toute une combinaison d'efforts poui démontrer que, loin d'avoir poussé à l'exécution du duc d'Enghien, il s'y est opposé de toutes ses forces : il n'a paru nulle part; il n'a été pour rien dans la nomination des juges de la commission militaire; ce n'est que par contrainte, uniquement pour la forme qu'il a consenti à apposer sa signature au bas de cet acte décisif; enfin , après avoir adressé au Premier Consul les plus vives et les plus courageuses représentations , il s'est écrié : « Bonaparte veut mettre une tache sur mon habit; il n'y réussira pas. »
Telle est la légende: Napoléon l'a cent fois contredite par des affirmations réitérées et formelles; mais son témoignage peut sembler intéressé; celui d'IIullin