CAROLINE. — L'AFFAIRE DU DUC D'ENGIIIEN
tout simple, tout net, plus confession que témoignage, suffit à soi seul pour remettre hommes et choses à leur plan : « Le 29 ventôse an XII, à sept heures du soir, dit Hullin, je reçus l'ordre de me rendre de suite chez le gouverneur de Paris, le général Murât. Ce général m'ordonna de me transporter, dans le plus bref délai, au château de Yincennes, en qualité de président d'une commission qui allait s'y rassembler, et sur l'observation que j'avais besoin d'un ordre de sa main, il ajouta : «Cet ordre vous « sera envoyé avec l'arrêté du gouvernement aussitôt « votre arrivée à Yincennes. Partez promptement ; à ot peine y serez-vous arrivé que ces pièces vous parviena dront. » Telles furent ses propres expressions. »
N'est-ce point là tout l'homme? Des ordres verbaux tant qu'on veut, mais point d'écritures; il sait ce qu'il en peut coûter et chaque fois qu'il trace sa signature, il est averti de se méfier.
Cela n'est rien près de cette phrase trouvée el arrangée plus tard, cette phrase qui sonne si haut en fanfare que Murât a dû en éprouver une extrême satisfaction, et où, sans qu'il s'en doutât peut-être, il a exprimé tout son esprit de haine et de rivalité contre Napoléon : « Bonaparte veut metlre une tache sur mon habit^ il n'y réussira pas ! » Donc, Napoléon est jaloux de la pure gloire de Murât, de son passé intact, de son existence sans reproche : il prétend atteindre son prestige et barrer son avenir. Pour compromettre et écarter ce dangereux émule, qui sait si l'exécution du duc d'Enghien n'est point un des moyens qu'il emploie
et si ce n'est point là l'objet principal du jugement de Vincennes!
Qui dit cela? — Murât. Et comment a répondu Napoléon? — Il s'est si peu aperçu de l'opposition décidée que Murât avait prononcée contre lui que, après lui avoir attribué le 15 ventôse (6 mars) une gratification de 100.000 francs, il lui a donné, deux mois plus tard le second des bâtons des maréchaux d'Empire. Il n'a en rien diminué la faveur qu'il lui marquait; il lui a conservé toutes ses places, tous ses traitements, toutes ses dignités; il en aajoutéde nouvelles etd'éminentes. L'eût-il fait si le gouverneur de Paris s'était, par un refus d'obéissance caractérisé, mis en révolte contre lui?
La phrase que Murât s'est attribuée, n'est point isolée; il en est d'autres, plus authentiques, et qui marquent bien le but oii, dès ce moment, il tendait.
Au moment où le Premier Consul pensait le plus à adopter le fils de Louis et paraissait l'avoir résolu ; un jour que, devant la famille réunie, Napoléon tenait cet enfant sur ses genoux, jouait avec lui et le caressait, il dit comme à la cantonade : « Sais-tu bien, petit bambin, que tu risques d'être roi un jour? — Et Achille? dit aussitôt Murât. — Ah! Achille! répondit le Consul, Achille fera un bon soldat. » Cette réponse blessa profondément M""^ Murât, et Bonaparte ne faisant pas semblant de s'en apercevoir et piqué intérieurement de l'opposition de ses trères qu'il croyait, avec raison, excitée surtout par elle, Bonaparte continuant d'adresser la parole à son neveu : « En tout
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cas, (lit-il encore, je te conseille, mon pauvre enfant, si tu veux vivre, de ne point accepter les repas que t'offriront tes cousins. »
Voilà donc jusqu'où vont les ambitions de Murât : dès ce moment, il se considère comme le seul de la famille en état de remplacer Napoléon ; il y a bien plus de titres que Joseph et Louis, puisque le premier qui lui paraît nécessaire est celui de soldat victorieux. S'il ne peut espérer une désignation en sa faveur ou en faveur de son fils, il préfère que ses beaux-frères dont il croit avoir facilement raison, soient appelés plutôt que son neveu. De là, le travail de Caroline sur Louis, les insinuations contre Hortense, l'issue donnée à cette haine conçue dès la pension contre la bonne élève, les calomnies répandues par la vijle grâce aux courtisans qui fréquentent son salon et s'empressent chez le gouverneur.
Unie à Joseph et à Lucien, Caroline est parvenue à ce que Louis refuse son fils à Napoléon : par là elle a cru tout gagner et elle a au moins satisfait son animosité contre les Beauharnais ; mais les choses n'en ont pas moins suivi leur cours, et Joseph ayant obtenu ses avantages pour lui-même, d'ailleurs éloigné de Paris, et point consulté par son frère, n'a pu s'occuper de procurer des satisfactions à sa fidèle alliée.
Rien n'est donc décidé pour Caroline ni pour Elisa au moment où, les préliminaires remplis, l'Empire se fait.
Toutes deux s'attendent bien que la femme de l'Empereur soit saluée d'un titre éminent ; mais, rassurées par les affirmations de Joseph et renseignées par ses amis, elles croient que les qualifications nouvelles s'arrêteront à Joséphine et elles n'imaginent point que Julie et Hortonse, qui ne sont pas du sanr/, puissent porter des litres qu'elles-mêmes n'auront point.
Le 28 floréal (18 mai), elles se trouvaient à Saint- Cloud et, après la grande audience du Sénat, le nouvel empereur les retint à dîner. Au moment où l'on allait passer à table, Duroc annonce les titres qu'il fallait donner à chacun et , en particulier , aux femmes des princes. « M""" Bacciochi et Murât parurent atterrées de cette différence entre elles et leurs belles-sœurs. M™® Murât avait peine surtout à dissimuler son mécontentement. Vers six heures, l'Empereur parut et commença, sans aucune apparence de gêne, à saluer chacun de sa nouvelle dignité... L'Impératrice conservait toute son aimable aisance ; Louis semblait content ; M™® Joseph résignée à ce qu'on exigerait d'elle ; M"® Louis soumise de même et Eugène de Beauharnais simple, naturel et montrant un esprit dégagé de toute ambition secrète et mécontente. Il n'en était pas de môme du nouveau maréchal Murât, mais la crainte qu'il avait de son beaufrère le forçait de se contenir ; il gardait un silence soucieux. Quant à M™" Murât, elle éprouvait un violent désespoir et, pendant le dîner, elle fut si peu maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle entendit l'Empereur