PAULETTE. — A ROME
Quoique occupé de grandes affaires, j'ai cependant voulu vous faire connaître mes intentions, espérant que vous vous y conformerez.
(( Aimez votre mari et sa famille ; soyez prévenante, accommodez vous des mœurs de la ville de Rome et mettez-vous bien dans la tête que si, à Fâge que vous avez, vous vous laissez aller à de mauvais conseils, vous ne pouvez plus compter sur moi.
« Quant à Paris, vous pouvez être certaine que vous n'y trouverez aucun appui et que jamais je ne vous recevrai qu'avec votre mari. Si vous vous brouillez avec lui, la faute serait à vous et, alors, la France vous serait interdite ; vous perdriez votre bonheur et mon amitié. » (16 germinal, 6 avril.)
Toutefois, s'il fait la gi*osse voix, il n'est point si méchant qu'il en prend l'air. « Je vous envoie une lettre pour M""® Paulette, écrit-il ce môme courrier à Fesch. Je n'ajoute foi qu'à la moitié de ce que vous dites dans votre lettre ; cependant, il est fâcheux pour moi de penser que M"'° Borghèse ne sente pas l'importance dont il est pour son bonheur de s'accoutumer aux mœurs de Rome et de se faire de l'estime de cette grande ville une récompense qui doit être douce à un cœur aussi bien né que le sien. Toutefois, je lui fais connaître mes impressions d'une manière très simple et très précise; j'espère qu'elle s'y conformera ; l'arrivée de sa mère d'ailleurs lui donnera un conseil qui lui sera profitable. Diteslui donc, de ma part, que déjà elle n'est plus belle, qu'elle le sera beaucoup moins dans quelques années
et que, toute sa vie, elle doit être bonne et estimée. Il est juste aussi que son mari ait quelque égard à l'habitude qu'elle a de vivre à Paris et qu'il lui laisse la liberté à laquelle nos femmes sont habituées dans ce pays. Elle devrait se faire une étude de plaire à la famille de son mari et à tous les grands de Rome et établir un ton de société digne du rang qu'elle occupe et non ces mauvaises manières que le bon ton réprime même dans les sociétés les plus légères de la capitale. »
Pour être assuré que, par coup de tête, Paulette ne reviendra point à Paris, le Premier Consul imagine à ce moment même de racheter l'hôtel du faubourg Saint-Honoré dont Hortense a grande envie. Il s'agit simplement selon lui de rendre à Joseph les 400.000 francs empruntés par Paulette , de rembourser à celle-ci les frais qu'elle a faits et de se charger du surplus de la dette à l'égard de M""° de Charost. Mais le régisseur de Paulette est fort avisé et retors, il défend au mieux les intérêts de sa maîtresse et, sachant fort bien qu'elle prétend garder sa maison, il porte les chiffres au plus haut, estime la dépense faite à plus de 100.000 francs, ne veut lâcher que pour un demi- million comptant et trouve toujours des moyens dilatoires.
Comme l'a pensé Napoléon, l'arrivée à Rome de jyjme Bonaparte apporte une accalmie et fait diversion aux idées de Paulette. Partie de Paris le 22 ventôse (13 mars) avec un passeport « au nom de
MADAME BONAPARTE. — A ROME iOD
M'"® Roccoboni allant à Rome avec sa suite »; jyime Letizia voyage en compagnie de M"'® Etienne Clary, née Marcelle Guey, la belle-sœur de M™" Joseph, d'une M""® d'Andelarre, chanoinesse, qui lui sert de dame de compagnie ; de M. Guieu, avocat, son homme d'afTaireet son secrétaire, du docteur Bâcher, son médecin, et de deux femmes de chambre. Passant par Chambéry où le préfet juge à propos de respecter son incog-nito, elle arrive le 30 ventôse (21 mars) à Turin, oii l'on est moins discret. Elle est célébrée comme « une illustre inconnue » qui a daigné recevoir « les hommages publics et privés », mais sans qu'on déchire entièrement le voile : « On a formé, dit le journal, sur le nom et la famille de cette dame des conjectures qu'il ne nous est pas permis de révéler. » Par contre, à Verceil, le 2 germinal (23 mars) réception officielle par les autorités constituées ; à Bologne, le S (26), décharges d'artillerie et escorte de la cavalerie polonaise ; enfin, à l'entrée dans les États pontificaux, l'accueil « avec la plus grande distinction, le palais pontifical de Lorette mis à ses ordres, des escortes sur toute la route et, lorsqu'elle arrive à Rome le samedi saint (10 germinal, 31 mars), les préparatifs « d'une réception qu'on ne fait qu'aux maisons souveraines». Dès qu'elle est descendue chez son frère, le cardinal secrétaire d'Etat vient la complimenter ; le Sacré collège s'empresse sur l'ordre du cardinal doyen ; toute la noblesse rend visite dans les vingt-quatre heures et sans atteindre le ricivimcnto de Fesch. Le Pape ordonne que, pour les fonctions de
Pâques, on lui prépare une tribune à Saint-Pierre ; mais celte tribune, quoique égale en dimensions et en ornements, se trouvant à la suite de celles destinées à la reine de Sardaigne et aux princes de Mecklembourg arrivés antérieurement à Rome, M™^ Bonaparte prétexte la fatigue du voyage et refuse de l'occuper. Elle vient seulement en carrosse à la place de Saint- Pierre, recevoir la bénédiction lubi et orbi.
Dès le lundi saint (12 germinal), elle est reçue au Quirinal en grand gala : escorte de Suisses jusqu'à la première antichambre ; les maîtres de chambre en costume, les gardes nobles présentant les armes, a Le Pape lui parle de son attachement pour Napoléon, des prières qu'il fait pour sa conservation ; il lui dit qu'il sera enchanté de la voir souvent et qu'elle restera chez lui tant qu'il lui plaira, » C'est elle-même qui est obligée de prendre congé.
Tout ravi du lien nouveau qu'il a formé avec le Consul, Pie VII éprouve sur l'heure le besoin de s'épancher et d'entrer en confidence : « Nous ne saurions vous dire, lui écrit-il, combien nous avons été satisfait d'elle dans l'entretien que nous avons eu avec elle. Nous l'avons trouvée digne d'être votre mère. Nous croyons vous tout dire en deux mots alors que nous vous dirons que, elle étant avec nous, vous pouvez compter qu'elle est avec vous-même. » Puis, quantité de phrases toutes grandement louangeuses, de cette adulation tendre et bénisseuse dont les prêtres ont le secret. Napoléon coupe court et répond sèchement : «Je remercie Votre Sainteté des choses qu'elle