‹ Napoleon et sa familleChapitre 139 sur 168 · MADAME BONAPARTE. — SON TITRE · texte numérisé non relu

MADAME BONAPARTE. — SON TITRE

n'étail; point Bonaparte, mais Napoléon. Admettre où que ce fût, dans les noms dynastiques, le nom de Bonaparte; l'admettre surtout pour sa mère, c'était reconnaître qu'il avait, familialement au moins, des égaux, sinon des supérieurs ; c'était avouer une famille civile, alors qu'il prétendait n'avoir qu'une famille politique où, à son gré, il établirait ou romprait les liens du sang ; le nom de Bonaparte devait donc disparaître dans tout ce qui était officiel ; mais par quoi le remplacer ? Pour les frères, le nom de baptême simplement ; pour les belles-sœurs, le nom de baptême de leurs maris ; pour les sœurs, leurs prénoms à elles ; ainsi, le prince et la princesse Joseph, le prince et la princesse Louis, la princesse Élisa, la princesse Caroline, c'était simple; mais pouvait-on appeler M""' Bonaparte la princesse Letizia sans risquer qu'on la confondît avec ses filles et n'était-ce pas lui prêter un air de jeunesse qui eût été inconvenant ?

Sous les Bourbons, il y avait une qualification réservée à l'aînée des filles du Roi ou filles de France et à l'épouse du frère du Roi, premier prince du sang : celle de Madame tout court. Après bien des tâtonnements, ce fut là qu'on s'arrêta, mais non sans tiraillements ni difficultés. Pour éviter qu'il fallût, au cas où il surviendrait une fille à l'Empereur, changer le titre de sa mère, on ajouta au Madame, la désignation : 7nère de Sa Majesté l Empereur. Napoléon, en parlant de sa mère, ne dit jamais que Madame, mais l'usage prévalut de la nommer Madame-Mère. n. 27

Cette (lislinction, (railleurs toute honorifique, ne s'établit que peu à peu; elle ne fut point confirmée par une décision au registre des Cérémonies et demeura purement gracieuse. Pour le rang, il y eut mieux : Madame eut la droite de l'Empereur avant les Princes, tandis que l'Impératrice conservait la gauche avant les Princesses, celles-ci prenant en toute occasion le rang de famille et les maris des sœurs de l'Empereur suivant le rang de leurs femmes.

Restait à régler une question que M""" Bonaparte avait fort à cœur : celle du traitement. Il avait été fixé pour l'an XII à 10.000 francs par mois — 120.000 par an — ; de lui-même, en floréal (mai), Napoléon l'avait élevé à 15.000 francs par mois — 180.000 francs par an — avec rappel de germinal; en messidor (juin), sur la lettre de Fesch, il le porta à 25.000 francs par mois — 300.000 francs par an. Mais W^ Bonaparte ne s'en montra pas satisfaite.

Ce règlement prit du temps et exigea des allers et diis venues de courriers. Paulette n'en avait point souci et tandis que sa mère se torturait, elle se distrayait fort bien. Chacun des gens de Lucques s'empressait à lui plaire ; les étrangers, en nombre aux Bains, surtout des Russes, étaient à ses pieds, et les membres du Corps diplomatique résidant à Florence avaient déserté leur poste pour lui faire leur cour. Paulette, restée bonne fille, accueillit tout le monde. On la vit à un bal donné sans invitation par ic mctifB au public ; et ce maire était plébéien, et il se trouvait

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des paysannes parmi les danseuses, et pourtant l'Altesse Impériale voulut sa part de la danse. La noblesse lucquoise, restée dans les loges, s'en voila la face ; mais ne devait-on pas s'attendre à tout quand la princesse ne fermait sa porte à personne et recevait la visite des fonctionnaires sans réclamer leur généalogie ?

On voudrait penser que la mort du pauvre petit Dermide interrompit les divertissements de sa mère et que Paulette en éprouva une douleur véritable. Elle ne put au moins, comme on l'a dit, veiller son fils durant plusieurs nuits et l'ensevelir de ses mains puisqu'elle était aux Bains tandis que l'enfant mourait à Frascuti oii elle l'avait laissé. Tombé malade le 23 thermidor (11 août) d'une fièvre accompagnée de convulsions épileptiques, cette fièvre dégénéra en léthargie et il expira le 26 (14 août) à dix heures du malin. Ce fut Fesch qui, sèchement, fit part de la mort à la famille Leclerc.

Paulette ne fut donc point prévenue ; même avertie, elle n'eût point eu le temps d'arriver : il fallait trente-trois heures de Rome aux Bains. Elle n'en bougea point et ne quitta que le 12 fructidor (30 août) pour venir, le lendemain, s'installer dans la villa San Martino aux portes de Florence. La reine d'Etrurie l'y comlla de ses attentions : elle allait la voir tous les jour^ et passait avec elle la plupart de ses soirées. D'ailleurs la douleur n'avait point abattu Paulette au point qu'elle s'abstînt des fêtes et des réceptions de la Cour. Il semble qu'elle n'en manquât

point et qu'elle prît un vif plaisir â s'y voir traiter en personne royale ; néanmoins, il ne faut point se hâter de conclure : peut-être avait-elle une façon particulière de sentir et éprouvait-elle d'autant plus le besoin de se distraire qu'elle se fût plus justement accusée de la mort de son enfant, — cet enfant qu'elle avait mené en Italie malgré les Leclerc, qu'elle avait abandonné à Frascati, qu'elle avait laissé mourir entre des mains mercenaires et dont elle ne portait point le deuil, car il n'aurait eu sept ans que dans huit mois ! Au moins, mort, il sert à quelque chose. N'est-ce point en faisant valoir l'immensité de sa perte et la nécessité de trouver des consolations que, au début de vendéniaire an XII (!"'' octobre), Paulelte obtient enfln de l'Empereur la permission de revenir à Paris. Elle se met alors en route, emportant pour l'inhumer à Montgobert le corps embaumé de Dermide. Est-elle sincère alors, ou bien est-ce là une comédie funèbre dont elle donne une seconde représentation ? Est-ce pour rentrer dans son hôtel, pour prendre sa part des fêtes du Sacre qu'elle fait parader le cadavre de son enfant ? Elle n'est point si mauvaise et, si l'on peut tout croire de sa légèreté et de sa mobilité d'esprit, on ne lui trouverait point au cœur ces vilenies de calcul. Elle put regretter très sincèrement son fils, le pleurer même ; mais ensuite elle pensa à autre chose — comme après la mort de Leclerc, elle pense aussi à autre chose ; et, cette autre chose étant ellemême, elle s'y intéresse naturellement plus qu'à tout le reste.

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