JOSÉPHINE
ouvertement avec celle de sa femme et des enfants de celle-ci pour qu'il n'en résultât point, de sa part, une opinion en leur faveur. Joséphine ne demandait rien, sauf de l'argent parfois — et encore n'était-ce point de l'argent à proprement dire ; elle en ignorait la valeur, était incapable d'en conserver et ne savait trop ce que c'était ; — elle demandait simplement qu'on la débarrassât de ses dettes, parce que ses créanciers l'ennuyaient. Pour le reste, elle acceptait tout ce qu'il plaisait à son mari de lui donner, mais sans nulle âpreté, sans nulle apparence de désir, sans nulle prétention que ce fût un droit. S'il donnait aux autres, elle applaudissait, ne témoignait aucune envie, ne se plaignait point qu'on le lui eût enlevé. Elle faisait montre de tenir tout de lui, de tout rapporter à lui, de n'être rien en dehors de lui. Le diable n'y perdait rien, mais le manège était si adroitement conduit que tout le monde y était pris,et d'abord le mari.
Sur un point seulement elle réclamait des droits ; mais c'était des droits d'épouse. Etait-ce par une jalousie véritable et qui ne se pouvait modérer? Etait-ce par une suite du plan de conduite qu'elle s'était tracé? En tout cas, elle restait dans son rôle et, là encore, elle prenait des avantages, plaçant son mari, lorsqu'il la trompait, dans l'obligation soit de rompre bruyamment avec elle, ce qu'il n'eût os6 faire sur de tels motifs, soit de se faire pardonner, et, pour obtenir seulement le silence, de lui otTrir tout ce qu'il supposait qu'elle devait souhaiter. N'est-
ce point ainsi pour la plupart des maris et ne se croient-ils pas obligés à plus de générosités à mesure qu'ils font croître leurs loris? Napoléon n'échappait pas à la loi commune et, si Joséphine s'était montrée moins jalouse, si lui-même n'eût pas été convaincu qu'il la désespérait par ses infidélités — non en tant qu'épouse du Premier Consul ou de l'Empereur, mais en tant que femme — aurait-il gardé tant de faiblesse vis-à-vis d'elle, aurait-il tant hésité à la faire souffrir, aurait-il tant tardé à prendre le parti que la politique devait tôt ou tard lui imposer ?
Certes, un peu après le Consulat à vie, il avait douté si, pour franchir le dernier échelon et monter au trône, il ne lui faudrait pas sacrifier Joséphine ; mais, au voyage de Belgique, la platitude des administrateurs, la servilité des corps élus, l'enthousiasme des peuples l'avaient rassuré. C'eût été là pour lui, à ce moment, l'unique motif pour un divorce, car, en conscience, il était fort peu certain d'avoir des enfants. Si répétées qu'eussent été ses expériences, aucune n'avait été probante. Un tel doute, entré dans l'esprit d'un homme, est singulièrement grave. Certes, la nécessité d'avoir des héritiers de son propre sang, justifiait la répudiation ; mais si Napoléon ne pouvait en faire, s'il se remariait, sans que sa nouvelle femme, choisie pour ce dessein avec toutes les précautions usitées, devînt enceinte, c'était avouer son impuissance, la faire constater par la France, l'Europe, l'Histoire... Un tel aveu, un homme, quel qu'il soit, si humble qu'il puisse vivre, le fait-il de bonne grâce? Qu'on juge, Napoléon!