JOSÉPHINE. — EUGÈNE. — HORTENSE
de son régiment des Chasseurs de la Garde, le nomma colonel général des Chasseurs à cheval, ce qui le fit grand officier de l'Empire : 30.000 d'une part, 20.000 de l'autre, c'est, avec le traitement sur la cassette, 200.000 francs de rente; mais ce n'est point assez encore et Napoléon a d'autres desseins sur lui, car, bien qu'Eugène n'ait l'âge de remplir aucune des fonctions électives, il le nomme président du collège électoral de Loir-et-Cher et le désigne ainsi pour les dignités civiles.
Pour Hortense, la préférence est d'autant plus marquée que, sans vouloir approfondir, Napoléon sait combien sa belle-fille est misérable dans sa vie intime : il lui est reconnaissant de ne point se plaindre, de ne point le forcer à intervenir, de ne point ajouter une difficulté nouvelle à celles dont il est obsédé, Louis, en effet, malgré le rang suprême de prince français (un million d'apanage), malgré l'hérédité qui lui est dévolue, malgré la dignité de connétable (333.333 fr. 33 de traitement), malgré le grand office de colonel général des Carabiniers (30.000 francs), malgré son entrée au grand conseil de la Légion, malgré la place de sénateur, celle de conseiller d'État, le grade de général de division, malgré tous ces honneurs militaires et civils accumulés sur sa tête en deux mois à peine, malgré ce comble de fortune oii il est parvenu sans le moindre effort et dont l'on aurait pu penser qu'il se trouverait pour un temps satisfait et calmé, n'a point changé de préoccupations.
car, pour le faire, il faudrait qu'il changeât d'organisme : à des malades, comme il est, qu'importe tout ce qui n'est point l'objet essentiel de leur manie ? On a beau modifier, améliorer ou supprimer ce qui n'y touclie point, imaginer ainsi des dérivatifs, on n'enlève point l'idée fixe. Etant persécuté et mélancolique, Louis reste tel.
Outre ses anciens griefs, il en a un nouveau. Il ne peut pardonner à Hortense d'avoir acquiescé au projet d'adoption de Napoléon-Charles. 11 l'accuse de tramer avec sa mère des complots contre lui et contre les Bonaparte. Il fait espionner toutes ses démarches dont on lui rend un compte minutieux et, par ses inquiétudes, ses interrogations, ses défenses, aggrave de plus en plus pour sa femme le supplice de la vie. a Si vous suivez les intérêts de votre mère aux dépens des miens, lui dit-il, je vous déclare que je saurai vous en faire repentir; je vous séparerai de votre fils, je vous claquemurerai dans quelque retraite ignorée dont aucune puissance humaine ne pourra vous tirer et vous paierez du malheur de votre vie entière votre condescendance pour votre propre famille. Et surtout gardez qu'aucune de mes menaces parvienne aux oreilles de mon frère ! Sa puissance ne vous défendrait pas de mon courroux. »
Cette terreur tombait sur une femme qui, par surcroît, était très éprouvée alors par une seconde grossesse. « Le chagrin et l'inquiétude altérèrent sa santé qui, dès lors, ne se remit plus. On vit disparaître la fraîcheur qui était le seul agrément de son visage.
LOUIS. — IIORTENSE tes
Elle avait une gaîlé naturelle qui s'efTaça pour ioujours. » Ce ne fut dès lors qu'une sorte d'automate aux gestes courts et craintifs, dont un pâle sourire plissait les lèvres décolorées et qui, dans un silence mélancolique et dans une retenue glacée, traversait les splendeurs de cette cour chaque jour plus brillante.
Napoléon ne laisse échapper aucune occasion de lai marquer son intérêt et de lui témoigner un affectueux respect. Il a le désir de lui donner au moins quelque satisfaction dans son logis puisqu'elle est condamnée à n'en guère sortir, mais sa bonne intention n'aboutit qu'à lui procurer des désagréments nouveaux. Hortense se plaisait dans cette maison de la rue de la Victoire dont les élégances convenaient à ses goûts et oii elle avait pris ses habitudes ; elle y était moins en représentation et y échappait aux regards hostiles. Elle avait arrangé un salon de musique où. elle se réfugiait et le jardin, assez grand pour qu'on pût y rêver, avait de vrais ombrages. Mais, si joli que fût cet hôtel, c'était celui d'une impure célèbre; ce souvenir choquait Napoléon et le local d'ailleurs n'était point approprié à un train dhéritier du trône.
A défaut, Hortense n'eût point demandé mieux qu'un hôtel pareil à celui de Joseph : elle avait fort envié celui de Paulette et il n'avait point tenu à Napoléon qu'elle ne l'obtînt, mais l'homme d'affaires de la princesse Borghcse l'avait trop bien défendu.
Louis avait toujours détesté celte maison Dervieux que sa femme avait prise en son absence. Aussi, assuré II. 2"*
de. la bonne volonté de l'Empereur, il en fit, sans prévenir Hortense, l'échange pour un grand hôtel, à cour d'honneur, à jardins, à communs, à péristyle orné de colonnes, ouvrant rue Gerutti (rue Laffitte) et s'étendant jusqu'à la rue Taitbout (13 prairial an XII, 2 juin 1804) — l'ancien hôtel Saint- Julien , bâti par un fermier général, passé de lui à un autre homme de finance, Bouret de Vezelay, puis à un autre, Mosselmann et à un autre, Delannoy. L'échange fut fait moyennant une soulte de 300.000 francs et 36.000 francs pour les vins en cave.
C'est ici le type de l'hôtel qu'aiment les gens d'argent et, ce qui y donne le dernier coup, c'est le jardin : entre deux allées de tilleuls longeant les murs, on a accumulé toutes les laideurs prétentieuses du genre pittoresque : deux lacs, un temple des quatre Saisons avec jeu d'eau à l'intérieur, une volière, un pavillon, un pont rustique, dix-huit vases et statues, une chaumière, une cascade, deux ou trois obélisques et une longue tonnelle que coupent des termes historiés de Pans moqueurs. Dans les appartements jamais un rayon de soleil, nulle promenade possible, nulle intimité même de mobilier ou d'arrangement : Hortense est condamnée à vivre dans la sottise des autres et dans de la sottise de financiers !
A la campagne, Louis a la main plus heureuse : à cinq lieues de Paris, à l'extrémité de la vallée de Montmorency, « la plus belle contrée des environs » et à coup sûr une des plus riantes, Louis achète du même coup et le même jour, sans doute avec les