JOSEPH. — SA MAISON PRINCIÈKE
Girardin, pupille de Jean-Jacques comme son frère Louis, président de la Législative, préfet et tribun, divorcé lui aussi et qui, par dévouement pour Joseph et pour ne point cesser de le diriger, a repris, des mains de M""" Murât, les épaulettes de capitaine pour le suivre au 4® de ligne. Les deux écuyers, deux colonels, Cavaignac, le frère du conventionnel, et Lafon-Blaniac, un simple héros, ont, semble-t-il, été fournis tous deux par Murât ; mais le secrétaire des commandements, Villot-Fréville , actuellement tribun, employé dans les légations depuis Tan II et lié avec Joseph depuis la campagne d'Italie, et l'aumônier même, Villaret, évêque de Casai, ancien constituant, député du clergé de Villefranche, qui passa au Tiers avec la minorité, complètent la physionomie, achèvent de donner à la Maison son caractère homogène.
A première vue, pour les inattentifs, c'est plutôt une société de château qu'une cour : rien que des familiers, des voisins de campagne, d'anciens amis. En réalité, c'est un centre oii les opinions sont pareilles et Napoléon ne peut se tromper sur les sentiments qu'on y a pour lui. Il sait en quelle intime liaison Jaucourt et les Girardin sont avec M""** de Staël ; lui qui a l'horreur des femmes divorcées et qui jamais ne les admit à sa cour , en trouve trois à la suite de sa belle-sœur ; lui qui veut des nobles, rencontre des bourgeois ; lui qui déteste le libéralisme, qui a son jugement rendu sur la Législative, le centre droit et les constitutionnels, voit là les coryphées du parti ; a-t-il si grand tort de se méfier, de prendre des inquié-
tudes, de g-arder des soupçons, et l'avenir, les a-t-il pas tous justifiés?
Ce n'est là encore que la guerre souterraine, la bataille va s'engager face à face.
Le 20 vendémiaire an XIII (12 octobre), Napoléon revient de son voyage à Aix-la-Chapelle et à Mayence. Il veut aussitôt régler les détails du Sacre et il convoque un conseil oii il appelle Joseph, Louis, Cambacércs et Lebrun. Il met en délibération le couronnement de Joséphine, Joseph prend la parole, non point sur ropportunité ou la convenance de la cérémonie, mais sur le tort qu'elle lui cause. « Il dit que ce couronnement est contraire à ses intérêts, qu'il tend à donner aux enfants de Louis des titres de préférence sur les siens, qu'il préjudicie aux droits de ses enfants en ce qu'il fait les enfants de Louis petits-fils d'une impératrice, tandis que les siens seront petits-fils d'une bourgeoise. »
Napoléon supporte cette scène avec une impatience extrême, mais il parvient à se contenir ; il veut tout entendre et savoir l'entière pensée de Joseph : « Qu'il me parle de ses droits et de ses inlérêls, à moi et devant son frère même, comme pour éveiller sa jalousie et ses prétentions, c'est, disait-il quelques jours plus tard, me blesser dans mon endroit sensible. Rien ne peut effacer cela de mon souvenir ; c'est comme s'il eût dit à un amant passionné qu'il a b.... sa maîtresse ou seulement qu'il espère réussir près d'elle. Il aurait beau recourir le lendemain après cet aveu et dire que c'était une plaisanterie, le coup serait
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porté. Ma maîtresse, c'est le pouvoir. J'ai trop fait pour sa conquête pour me la laisser ravir ou souffrir même qu'on la convoite. Quoique vous disiez que le pouvoir m'est venu comme de lui-même, je sais ce qu'il m'a coûté de peines, de veilles, de combinaisons. 11 y aquinze jours, je n'aurais point eu l'idée de lui faire une injustice; à présent je ne lui passe rien. Je lui rirai du bout des lèvres, mais il a b — ma maîtresse. »
En sortant de ce conseil, Joseph n'a pu se tenir de raconter à ses confidents que Joséphine sera couroi. née et, ce qui l'exaspère surtout, que les princesses devront porter la queue du manteau de l'Impératrice. L'un de ces confidents, Jaucourt, a l'étrange idée d'en faire ses plaintes à Fouché, qui naturellement rapporte tout à l'Empereur. Jaucourt, « parlant de M™^ Joseph, a dit qu'un tel office était bien pénible pour une femme vertueuse ». Et, comme Fouché lui a demandé si l'on aurait fait cette difficulté pour Marie- Antoinette, Jaucourt a répondu : « Ah ! c'est bien différent ! c'était une chose ancienne, consacrée. » Triple blessure pour Napoléon : attaque contre sa décision, attaque contre sa femme, attaque contre sa dynastie. Et pour lui, ce n'est pas Jaucourt qui a parlé, c'est Joseph.
Sur ces entrefaites, le Sénat doit procéder au « recensement des votes émis par le peuple français pour l'hérédité de la dignité impériale » (3.572,339 ont contre 2.569 non) et, pour la première fois, on paraît s'apercevoir, dans l'entourage de Joseph, que la for-
mule plébiscitée, où a été repris le terme si adroitement écarté par Fabre de l'Aude de la motion de Curée, infirme en quelque sorte les articles V et YI du Sénatus-consulte assurant l'hérédité à Joseph et à Louis. Cette formule est ainsi conçue : « La dignité impériale est héréditaire dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonanarte et dans la descendance directe, naturelle, et légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est réglé par l'acte des constitutions de l'Empire du 28 floréal an XIL » Certes, ce n'est point sans dessein que l'amphibologie a été introduite et l'omission de la personne de Joseph et de Louis, la désignation de leur descendance^ marquent un projet bien suivi. Toutefois, c'est matière à contestations; l'exclusion n'est point prononcée.
Rœderer se fait nommer rapporteur, et, comme tel, il interprète le plébiscite : il exalte donc d'autant plus et lee mérites de Joseph et ses droits qu'il ne met pas un moment en doute : « Comment, dit-il, la nation n'aurait-elle pas embrassé ce moyen de salut en voyant à côté de son chef les personnes augustes que la nature y a placées ; ces frères dont les talents, les vertus, l'affection dès longtemps éprouvés par luimême dans toutes les carrières qu'il a parcourues, sont devenus chers à la nation comme à lui ; en remarquant celui d'entre eux que son âge a, depuis plus longtemps, initié, aux idées et aux principes d'oîi la France tire aujourd'hui sa gloire, celui de qui la République a reçu tant d'importants services, dont