‹ Napoleon et sa familleChapitre 153 sur 168 · JOSEPH. — LE RAPPORT DE RŒDERER · texte numérisé non relu

JOSEPH. — LE RAPPORT DE RŒDERER

l'habileté clans plusieurs négocialions successives et la sagesse dans les conseils ont reçu devant vousmêmes, Sénateurs, un si éclatant témoignage lorsqu'il voulut aussi prendre part à la vengeance nationale qui menace l'Angleterre et qui se trouve si particulièrement intéressé à la gloire du héros qui nous gouverne et à la conservation de son ouvrage ! Il était nécessaire à la nation de voir marquer du sceau de sa confiance un personnage si propre à faire tomber les poignards des mains des scélérats qui auraient pu compter sur les oscillations d'une minorité ou sur les désordres d'un interrègne. »

Tout y est, et non seulement l'apologie de Joseph, mais l'attaque contre l'adoption, la reprise en sousœuvre de toute la théorie qui a été précédemment écartée, l'inquiétude jetée à propos sur une minorité. Certes les termes ont été pesés et il est permis de les croire concertés. « Est-ce que vous ne voyez pas que ce rapport est fait contre moi, dit Napoléon à Maret qui lui en donne la lecture? On veut me faire la guerre ; on met là Joseph presque au-dessus de moi. » Maret, ami de Rœderer, essaie de le justifier, obtient de l'amener le lendemain. Ce lendemain (le dimanche 13 brumaire, 4 novembre), Rœderer vient en effet au lever : il se disculpe ; il proteste qu'il n'a consulté personne, qu'il n'a montré son rapport à personne. « D'oii vient donc, lui dit Napoléon, que vous placiez Joseph sur la même ligne que moi? Que signifie cet éloge que vous faites avec tant d'affectation? Quoi! vous le présentez comme l'objet du

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vœu du peuple pour l'hérédité autant que moi-même ! Vous oubliez donc que mes frères ne sont rien que par moi, qu'ils ne sont grands que parce que je les ai faits grands ; le peuple français ne les connaît que par les choses que je leur en ai dites. Il y a des milliers de personnes en France qui ont rendu plus de services qu'eux à l'Etat ; vous-même êtes de ce nombre... Je ne peux pas souffrir qu'on les mette à côté de moi sur la même ligne. Le système adopté ne le veut pas non plus... A mon départ pour l'Egypte, j'ai confié à Joseph tout mon bien, il ne m'en a pas encore rendu compte, mais je suis devenu trop grand pour penser à cela. C'a été l'ami de mon enfance ; je n'ai pas voulu qu'il ait à se plaindre de moi dans aucun temps... Mais il faut en venir au vrai : Joseph n'est pas destiné à régner ; il est plus vieux que moi ; je dois vivre plus que lui, je me porte bien ; et puis, il n'est pas né dans un rang assez élevé pour faire illusion. Je suis né dans la misère; il est né comme moi dans la dernière médiocrité ; je me suis élevé par mes actions, il est resté au point où la naissance l'a placé. Pour régner en France, il faut être né dans la grandeur, avoir été vu dès l'enfance dans un palais avec des gardes, ou bien être un homme capable de se distinguer lui-même de tous les autres. Je n'ai jamais entendu que mes frères dussent être les héritiers naturels du pouvoir ; je les ai considérés comme des hommes propres à préserver le pouvoir de tombera la première vacance dans une minorité. Ce n'est qu'à ce titre-là qu'ils ont été appelés par le Sénalus-

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consulte. L'hérédité, pour réussir, doit passer à des enfants nés au sein de Ja grandeur. S'il a des fils, je pourrai en adopter un; je ne lui ferai point d'injustice mais sa femme ne lui fait pas plus de fils que la mienne. Vous ne devez le présenter que comme un intermédiaire propre à assurer, dans certains cas, la descendance àQ ma famille; le peuple français n'a rien voté pour lui. »

Et reprenant chacun des griefs qu'il impute à Joseph, il lui reproche de ne point être à l'armée pour y apprendre son métier ; de refuser les titres de Monseigneur et de Prince, d'en écrire à M"" de Staël et à d'autres ; de critiquer le Monseigtietir donné aux maréchaux, d'être mal conseillé, de se mettre en opposition avec lui, de grouper ses ennemis et de se faire le porte-paroles des Bonaparte : « Ils sont, dit-il, jaloux de ma femme, d'Eugène, d'IIortense, de tout ce qui m'entoure. Eh bien ! ma femme a des diamants et des dettes, voilà tout. Eugène n'a pas 20.000 livres de rentes. J'aime ces enfants-là parce qu'ils sont toujours empressés à me plaire. S'il se tire un coup de canon, c'est Eugène qui va voir ce que c'est ; si j'ai un fossé à passer, c'est lui qui me donne la main. Les filles de Joseph ne savent pas encore que l'on m'appelle empereur, elles m'appellent consul ; elles croient que je bats leur mère ; au lieu que le petit Napoléon, quand il passe devant les grenadiers, dans le jardin, il leur crie : Vive Nonon le soldat!... Ils disent que ma femme est fausse, que les empressements de ses enfants sont étudiés; eh bien! je le veux; ils me

traitent comme un vieil oncle, cela fait toujours la douceur de ma vie ; je deviens vieux, j'ai trente-six ans, je veux du repos. »

Et la conclusion de cette longue explication, de cette sorte de confession où l'Empereur met à nu toutes ses idées les plus secrètes et qui projette sur son moral une lumière si vive, c'est cet ultimatum, que Rœderer est chargé de porter à Joseph : « Je n'ai pas voulu que le rapport fait au Sénat le plaçât sur la même ligne que moi et annonçât que le peuple a voté sur lui comme sur moi. Il n'est appelé à ma succession que pour prévenir le malheur de tomber dans une minorité. Si sa femme, qui ne fait pas plus de garçons que la mienne, lui en fait un, je le préférerai peut-être au petit de Louis. Je prendrai celui qui annoncera le plus de talents... Mais, si je suis tracassé, je n'attendrai pas les dix-huit ans pour faire cesser les tracasseries, je trouverai le moyen d'assurer ma tranquillité... »

Joseph est averti; mais il n'en tient aucun compte Treize jours après, le 26 brumaire (17 novembre), il y a, à Saint-Cloud, un dernier conseil pour régler le cérémonial du Sacre : l'Empereur, ses frères, les grands dignitaires, les grands officiers de la Couronne et quelques ministres. La délibération est fort calme jusqu'au moment oh Napoléon propose de supprimer le manteau long aux princes et aux dignitaires, disant que a ce manteau à peu près semblable au sien et même plus éclatant par la couleur confondra trop de personnes avec lui ». L'Archichancelier se récrie,

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