‹ Napoleon et sa familleChapitre 19 sur 168 · JÉRÔME CHASSEUR A CHEVAL · texte numérisé non relu

JÉRÔME CHASSEUR A CHEVAL

d'embrasser, finit par jaillir en plaintes : « Veux-tu faire la paix, lui dit Napoléon, je te donnerai quelque chose. — Quoi! — Ce que tu voudras. — Donnezmoi le sabre que vous portiez à Marengo. » Le sabre est là; Napoléon le tend à son frère.

Pourtant si faible qu'il soit, il ne lui passe point certains manques de tenue, et un soir que, pour dîner, Jérôme se présente d'un air cavalier, en bottes et cravacbe en main, Napoléon le relève devant tout le monde et, d'un mot mordant et sec, lui intime qu'une telle toilette est pour le manège, non pour sa table.

Comme il faut bien l'occuper à quelque chose, que l'uniforme des Chasseurs à cheval lui agrée et que déjà pour suivre l'essai des Hussards volontaires. Napoléon pense à éduquer dans le cadre de ses guides la jeunesse aristocratique, Jérôme est inscrit au contrôle et, sans faire aucun service, il peut croire qu'il commence son éducation militaire. Comme on n'est point soldat tant qu'on n'a point eu de duel, il se prend de querelle avec un jeune Davout, son camarade, aussi bonne tête que lui. Rendez-vous pris au bois de Vincennes, chacun avec un pistolet d'arçon et un paquet de cartouches. Là, à vingt-cinq pas, ils s assoient, le paquet de cartouches près d'eux, convenu qu'ils tireront et rechargeront jusqu'à ce qu'un soit bien blessé. Au cinquième feu, Jérôme reçoit en pleine poitrine une balle qui s'aplatit sur le sternum et s'y enchâsse. On l'y retrouva soixante ans plus tard à son autopsie.

Ce ne sont point là toutes les sottises : au contraire de ses frères qui gardent une sorte de réserve même en leurs plaisirs et qui n'aiment point à se mettre en dehors, Jérôme est volontiers bruyant et casseur. Il porte aux amusements la même ardeur qu'il eût, sans doute, mise aux batailles, étant, seul de la famille, un expansif et ayant seul du hussard dans le sang. Le Premier Consul trouve que, à Paris, ce tapage le gêne, et comme il entre d'ailleurs dans ses projets qu'un de ses frères se consacre à la marine, de façon que, dans un prochain avenir, il complète la distribution entre les siens des grands services publics, il profite de l'expédition qu'il médite en Egypte pour faire faire à Jérôme une première campagne de mer sous les ordres de Gantheaume. Depuis son retour d'Egypte, il a pris dans les talents et dans le bonheur de cet amiral une confiance extrême. Gantheaume au reste, ne manque pas de rappeler comment il a été associé à la fortune de Bonaparte, et, en tête de son papier officiel il a fait graver un navire guidé et éclairé par un B rayonnant avec cette lécrende : a II navigue sous son étoile. »

Savary, préludant à ses fonctions de gendarme d'élite, est chargé, le 1" frimaire an IX (22 novembre dSOO) de se rendre en toute diligence à Brest pour remettre Jérôme à Gantheaume avec cette lettre d'avis du Premier Consul : « Je vous envoie, citoyen général, le citoyen Jérôme Bonaparte pour faire son apprentissage dans la marine. Vous savez qu'il a besoin d'être lenu sévèrement et de rattraper le temps

perdu. Exigez qu'il remplisse avec exactitude toutes les fonctions de l'état qu'il embrasse. »

C'est la façon dont, alors, on se débarrassait dans les familles des jeunes mauvais sujets, mais le frère du Premier Consul n'est point un mousse ordinaire et, quoique Napoléon ait dit à Gantheaume qu'il lui recommande Jérôme « non pas pour qu'il lui donne ses aises, mais pour qu'il le fasse travailler », Jérôme prend du service ce qui lui convient, mange à la table de l'amiral, se familiarise avec lui au point de puiser dans sa bourse comme il eût fait dans celle de son frère, et il est, à seize ans, assez initié dans ses secrets pour faire et écrire la critique de ses opérations.

Après une campagne de huit mois oîi, sans les incertitudes inexplicables de Gantheaume, l'Egypte eut pu être sauvée et oii l'unique succès a été la prise d'un vaisseau anglais de 74, le Swiftsure, qui séparé de l'escadre de Lord Keith fut, après un léger combat, capturé le S messidor (24 juin 1801), la division vient, pour la troisième fois depuis son départ de Brest, mouiller en rade de Toulon. Le général n'a point manqué de faire dans ses rapports le plus brillant éloge de Jérôme, en sorte que, dès la seconde relâche, le Premier Consul a écrit à son frère cette jolie lettre d'encouragement : « J'apprends avec plaisir que vous vous faites à la mer. Ce n'est plus que là oii il y a de la gloire à acquérir. Montez sur les mâts ; apprenez à étudier les différentes parties du vaisseau ; qu'à votre retour de cette sortie, on me rende compte que vous êtes aussi agile qu'un bon mousse. Ne souffrez

pas que personne fasse votre métier. J'espère que vous êtes à présent dans le cas de faire votre quart et votre point. »

Comment douter qu'il ne soit un marin fini, lorsque, après le combat du 5 messidor (combat peu acharné puisque V Indivisible qui Ta soutenu a eu seulement deux tués et huit blessés), Gantheaume a chargé Jérôme de se rendre à bord du Siuiflsure, de l'amariner et de recevoir Tépée du capitaine. Nulle récompense plus flatteuse pour un jeune officier. Aussi Napoléon qui ignore que, profitant de la démonstration de l'escadre devant l'île d'Elbe, Jérôme a déliarquc et a poussé jusqu'à Florence oij Murât, toujours empressé, lui a fourni tous les moyens de se distraire ; qui n'a à reprocher à son frère qu'une négligence e?ttrême dans sa correspondance, se déclare fort satisfait de l'expérience, trouve l'épreuve probante et écrit à Gantheaume qu'il appelle Jérôme à Paris et qu'il compte l'envoyer à Brest pour entreprendre un grand voyage. Il s'est donné pour programme que, « dans trois ans, il ait navigué plusieurs milliers de lieues et soit dans le cas de commander un brick ».

Jérôme prend donc la poste pour Paris ; en route, il ne se gêne point pour parler et répandre des nouvelles. « Il nous a raconté, dit un journal, que soldats et matelots avaient beaucoup souffert du défaut d'eau et de vivres, que le mauvais temps avait seul empêché le débarquement des troupes à bord sur les côtes d'Egypte, » quantité d'indiscrétions qui de la

part d'un autre eussent paru criminelles, qui, à lui, n'attirent pas même une observation. A Paris, chacun s'empresse à le fôter; même on lui* fait des vers : témoin ceux-ci que, chez Elisa, lui adresse le chevalier de Boufllers :

Sur le front couronné de ce jeune vainqueur, J'admire ce qu'ont fait deux ou trois ans de guerre. Je l'avais vu partir ressemblant à sa sœur. Je le vois revenir ressemblant à son frère.

ô triomphe de l'hyperbole !

Ce qu'il est à ce moment et la façon dont il entend sa chance et comprend son métier , est tout dans quelques lettres qu'il adresse à Gantheaume. Il s'efforce de prendre le ton matelot^ par cette mode que suivaient encore, il y a quarante ans, les jeunes gens se destinant à la marine ; et comme, de nature, il est fort tranchant et n'admet point qu'on le contredise, il se pose chez le Consul en arbitre des opérations navales et ne souffre point qu'on en glose devant lui — lui qui, en son particulier, en fait si fort la critique : « Ils m'appellent dans la maison le grossier marin, le chevalier de Gantheaume, écrit-il le 26 fructidor (13 septembre). C'est qu'une fois ils voulurent discuter. Ils raisonnaient comme des officiers de terre et, après beaucoup de paroles, je leur dis en prenant mon chapeau : « Je m'en vais, car vous raisonnez comme un las de sots et des gens qui êtes à votre aise sur des fauteuils. »

Ce n'est rien là : ce qui le peint au vrai, ce qui établit sur quel pied il est avec Gantheaume, de quelle

façon il se tient établit dans TÉtat, c'est une lettre postérieure : « Les deux cent cinquante louis que vous m'aviez fait l'amitié de me prêter, écrit-il a « son cher général », ont dû vous avoir été remis, quinze jours après mon arrivée, par M. Pergot (Perregaux, le banquier), envoyés par l'intendant de la maison, Flister, à qui j'en donîiai l'ordre à mon arrivée. » Gantheaume, qui était du conseil d'Etat en l'an YIII et n'y a point été renommé, a chargé Jérôme dî l'y faire rétablir : « Quant à Locré (c'est le secrétaire général du Conseil d'Etat), il a dû, continue Jérôme, vous écrire de ma part. Il m'a répondu que le Consul ne s'y refuserait pas, mais qu'il ne pouvait lui en faire la demande que le 24 vendémiaire que le Consul revenait de la Malmaison et, depuis, je ne m'en suis nullement occupé parce que j'avais cru tout cela terminé, mais, puisque cela ne l'est pas, je vais é:rire dans ce moment au Consul pour lui rappeler que je lui en avais parlé. Vous ne devez pas douter, mon cher général, de tout le plaisir que j'ai à faire quelque chose qui vous soit agréable. » Ce n'est pas assez qu'il protège, et de ce ton, Gantheaume, rien ne se fait dans la marine où il n'ait part : « Vous partez pour l'Inde, lui dit-il, du moins à ce que m'a fait entendre le Premier Consul quand j'en causais avec lui, et, ce qui me le ferait croire, c'est qu'il m'aurait avec plaisir envoyé encore avec vous, mais, par les raisons que je vous ai fait connaître, je ne désire pas encore de m'éloigner de si longtemps de lui... Et il termine : « Adieu, mon cher général, peut-être que, partant en

même temps, nous aurons le plaisir de nous rencontrer. Je vous assure que c'en sera un très grand pour moi. Vous avez eu tant de bontés et d'amitié que je ne l'oublierai jamais, et le meilleur moyen de vous prouver ma reconnaissance sera de mettre à profit les bons conseils que vous m'avez donnés. Adieu, mon cber général, je vous embrasse. » Et, en post-scriptum, il ajoute : « Bien des choses à nos amis (huit officiers fort obscurs qu'il énumère) et à tous ceux qui voudront bien me faire l'amitié de se rappeler de moi. »

Cette fin sauve bien des choses, montre le bon garçon, aimable et désireux de plaire, ayant, comme on dit, le cœur sur la main et trouvant des façons gentilles qui font tout pardonner. Mais, dans le reste, tout l'homme n'est-il pas, et qu'attendre d'un enfant de seize ans qui écrit de ce style, est arrivé à cette présomption, sans presque s'en douter et comme du premier bond? Un prince de sang, embarqué avec une assurance d'être tantôt grand amiral, eût-il ainsi parlé? L'eût-il osé, s'agissant du Roi? L'eût-il fait, s'agissant de vieux marins ayant trente années de services et de guerre ? Un Comte de Toulouse eût-il ainsi traité Pointis, Forbin, ou Duguay-Trouin? Ceux-ci l'eussent-ils souffert ? Celui-là l'eût-il prétendu? Mais Jérôme se croyait ou se sentait mieux qu'un prince du sang. Habitué à voir tous hommes et toutes choses se courber devant son frère, il s'était persuadé que, étant de même race, c'était devant lui que tout s'inclinait. Avait-il si tort quand il ne ren-

contrait que fronts abaissés et écliines plices? C'est de la servilité des uns que sort, le plus souvent, l'infatuation des autres.

On eut soin qu'il restât le moins possible à Paris. Arrivé vers le 20 fructidor (7 septembre), ce fut au plus s'il y passa vendémiaire an X (fin septembre, commencement octobre), car il coupa son séjour d'un voyagea Boulogne, àDunkerqueet sur les côtes, et, avant le 15 brumaire (6 novembre), il avait rejoint Rochefort, où il reçut, le 8 frimaire (29 novembre), sa commission d'aspirant de première classe avec ordre d'embarquer à bord du Foudroyant sur lequel l'amiral Latouclie-Tréville avait son pavillon. Le Foudroyant faisait partie d'une escadre composée de sept vaisseaux de haut bord, sept frégates et divers bâtiments légers qui, sous les ordres supérieurs de Yillaret-Joyeuse, devait concourir à la grande expédition contre Saint-Domingue. Cette escadre de Roche fort fît voile le 23 frimaire (14 décembre) et, après avoir vainement attendu la flotte, d'abord devant Belle-Isle, puis devant Palma, elle se dirigea droit sur Saint-Domingue devant qui elle opéra sa jonction avec Villaret, le 9 pluviôse (29 janvier 1802).

Pas plus que Paulette, Jérôme n'avait donc pu assister au mariage de Louis avec lequel, d'ailleurs, il n'avait aucune intimité. De ses frères et sœurs, c'était Paulette qu'il aimait davantage, quoique Elisa eût tout fait pour l'attirer et que Murât l'eût volontiers servi en ses défauts. Mais il affectait de ne dépendre que de Napoléon, de n'avoir de comptes à rendre

qu'à lui seul. Sans doute, il avait raison de compter sur la faiblesse de son frère, mais, s'il avait eu besoin d'un avocat près de lui, n'avait-il pas Joséphine qui se plaisait à jouer à la petite maman et à la confidente, qu'amusaient ses frasques et ses folies et qui lui trouvait un de ces airs mauvais-sujet, qu'une femme telle qu'elle est préfère à tous les airs parce que, comme a dit une qui lui ressemblait : « Si l'on ne goûte pas à la cuisine, on en a du moins la fumée. »

Telle est, au commencement de 1802, la situation des membres de la famille : d'immenses fortunes territoriales et mobilières acquises par Joseph, par Lucien et Murât, promises à Leclerc ; Louis établi virtuellement dans la pensée de Napoléon comme son héritier possible ; Jérôme destiné à commander la marine pourvu qu'il s'y prête ; et, pour eux, toutes les commissions, toutes les fonctions, toutes les dignités. On a vu cela déjà, mais point à ce degré, point avec cette forme qui, à mesure que croît la fortune de Bonaparte, s'affirme, s'élargit, s'étend sur tous ceux qui sont du sang et qui, par suite, prédestinés à régir les peuples, y sont aptes dès l'enfance.

A ses frères, il accorde, sans expérience préalable, une part des qualités qu'il possède. Raisonnant d'après lui, se jugeant tel qu'il est, il les assimile en son esprit à lui-même, parce qu'ils sont de sa race. Son égoïsme transposé, d'individuel est devenu familial ■ c'est de bonne foi, c'est avec une conviction entière

Page 1