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qu'il attribue aux siens la faculté de remplir tout emploi, d'accomplir toute mission où lui-même croirait réussir. Il les tient pour les meilleurs ouvriers, les seuls même qu'il puisse rencontrer pour l'œuvre commune, œuvre qui n'est point seulement son élévation à lui-même, mais celle de la famille entière à sa suite. Il les juge à ce point sur ce thème à priori^ que, dans la connaissance qu'il a de leur caractère, il semble ne point avancer d'un pas, quels que soient leurs actes et quelque ouverture qu'ils donnent. Il ne sent ni la jalousie latente, ni l'envie sourde, ni l'hostilité proche. Rien ne paraît l'instruire comme rien ne semble le décourager. Ils sont parce qu'il est, et si, devant leurs fautes, il arrive à concevoir des doutes, ce n'est, ni sur leur aptitude, ni sur leur intelligence, ni sur leur dévouement, seulement sur leur bonne volonté et sur leur activité physique.
Ses beaux frères restent relativement en dehors : jusqu'ici, il ne se croit obligé à les avancer et à les produire que dans la mesure de l'intelligence qu'il leur attribue et des services dont il les croit susceptibles. Il a d'ailleurs des préférences selon qu'ils ont épousé telle ou telle de ses sœurs et qu'elles savent ou non le prendre. Avec certaines, il est incapable de résister et de se défendre et l'importunité arrache tout de lui.
Prédominance, dans la famille, des mâles, objet unique d'ambition ; subordination des individus au clan ; obligations contractées de naissance vis-à-vis du premier né gui doit profiter de l'effort des cadets et
qui, quelque gloire qu'ils prennent, quelque fortune qu'ils acquièrent, reste le chef, celui qui donne l'avis suprême au sujet des intérêts communs ; utilisation des femelles au profit de la gloire, de la considération ou de l'avantage du clan, tout cela est corse et fait le fonds du caractère. Il s'y mêle une nuance : le droit d'aînesse de Joseph, Napoléon aspire à se le faire céder, mais il voudrait que ce fût de bonne volonté, par un mutuel accord, et c'est sur ce point que va porter son travail. Il ne l'usurpe point, tout consul qu'il est ; il l'admet, le reconnaît, le tient pour réel, mais il peut le recevoir du premier investi, et cela seul le libérera envers lui.
Ce qui est corse encore, c'est cette façon qu'il prend d'envoyer les siens faire fortune hors de France — comme là-bas on les envoie faire fortune hors de l'île. La France est à présent pour lui une Corse magnifiée, étendue du Rhin à l'Océan et à la Méditerranée. Il y porte les sentiments qu'il éprouvait pour la petite patrie, et à la façon dont il a aimé cette Corse qui n'était point sa chose, qui n'était point son bien, que son imagination seule lui promettait à gouverner, de quelle passion jalouse, exclusive, unique, doit-il aimer cette France qui s'est offerte à lui, oii il se sent le seul maître, cette grande France à soldats, cette France si variée, si étonnante en peuples divers et où toutes les voix, en toutes les langues, l'acclament et le proclament. Ce n'est pas un sentiment de nature qu'il a pour elle, l'amour d'instinct pour les plages, les montagnes, les bois natals ; mais le sen-
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liment acquis de propriété, de domination, d'exclusif pouvoir est plus fort encore. La France, c'est lui.
Il n'admet donc point qu'on y pille ; mais, ailleurs, ce n'est point la même morale, et, ailleurs, il envoie les siens avec de tels emplois qu'ils n'ont pas même la peine de se baisser pour récolter des trésors ; on les leur apporle : Espagne, Italie, Saint-Domingue, peu importe le lieu : pourvu que ce ne soit pas la France, c'est bien. Il voit les millions rapportés et trouve cela convenable. Il n'a nulle révolte devant ces richesses si rapides : on dirait au contraire qu'il y applaudit, comme s'il pensait que, de France, il en aura moins à donner, que cela grandit les siens sans qu'il lui en coûte, et que c'est ainsi double profit.