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LE CONSULAT A VIE

NIVÔSE. — FLORÉAL AN X (Janvier. — Mai 1802,)

La Paix, — Sentiments de la nation. — Les soldats, — Le paysan. — Le boui'geois. — Les ouvriers. — Les mécontents. — Coups de théâtre. — Enthousiasme pour la Paix et le Premier Consul. — Préparation du Consulat à vie. — Insignes du Premier Consul. — Maison civile. — Présidence de la République italienne. — L'unité italienne. — Consulte de Lyon. — L'aristocratie italienne. — En France, poussée démocratique, opposition parlementaire. — Eléments constitutifs de l'opposition. — Ses actes. — La lutte ouverte. — Observations. — La session de l'an X. — L'opposition irréconciliable. — Le Corps législatif. — Le Tribunat. — Le Sénat. — Les généraux. — Bernadotte. — L'Armée de l'Ouest. — Dangers pour Bonaparte. — Son impuissance dans le Parlement. — Nécessité de s'y créer un parti. — Rentrée en scène de Lucien. — Lucien et Napoléon. — Les discussions. — L'entente. — Lucien monarchiste. — Préparatifs du coup d'Etat. — Cinquième sortant du Tribunat et du Corps législatif. — Procédés renor velés de la Convention. — Le Sénat grand électeur. — Retour de Lyon, — L'opposition domptée. — Hôle de Lucien. — Articles du Mercure. — Lucien au Tribunat, — Les sections du Tribunat. — Vote du Concordat. — Complots contre Napoléon. — La cérémonie de Notre-Dame. — Conspiration de Rennes, — Bernadotte, — Le Consulat à vie. — Vœu du Tribunat, — Réponse du Sénat : la prorogation, — Réplique de

Bonaparte : le plébiscite. — L'arrêté du Conseil d'Etat. — L'hérédité. — Napoléon repousse l'hérédité. — Ses motifs. — Colère de Joseph. — Certitude qu'il a de réussir.

La Paix ! Était-ce vraisemblable ? Était-ce possible? Depuis neuf ans, à travers toutes les fortunes, tantôt envahie jusqu'aux portes de Paris, tantôt envahissante jusqu'aux portes de Yienne, déchirée au dedans par les factions, menacée au dehors par les nations coalisées, subissant à la fois toutes les violences des discordes civiles et des discordes politiques : révolution agraire, confiscation et banqueroute mobilière, persécution religieuse, luttes de classes, intrusions de l'étranger, conspirations des partis, brigandages individuels ; la France — et chacun des Français — a traversé toutes les misères, subi toutes les angoisses, éprouvé toutes les terreurs : famine, maximum, réquisitions, les fusillades, la guillotine et, en ce temps oii l'horreur d'être soldat était presque universelle, tout le monde soldat, sous peine de mort.

Le paysan a tout supporté, tout enduré pour garder la terre qu'il avait prise — bien de nobles et de prêtres. Pour cela, il a donné ses fils, il a même donné de son argent. Il a, sauf en des provinces, renié pour cela sa religion, son roi, sa langue, ses coutumes. Il a, pour cela, passé sur les tyrannies qui lui sont les pires, celles qui pénètrent en sa maison et sa vie, comptent ses sous, pèsent ses sacs, nombrent ses bêtes ; il a souffert, l'inquisition achevée,

qu'on lui prît tout ce qui était de récolte pourvu que le fonds lui restât.

Ses fils, au paysan, ont plus encore souffert et trimé. En combien d'hôpitaux, combien de cime tières, combien de landes désertes, de bois noirs, de ravins neigeux, en a-t-on couché de ces gars de France? Pauvres petits gars aux yeux clairs, croit-on qu'ils soient allés de bon cœur aux batailles? Les premiers volontaires peut-être, parce qu'ils ne savaient pas, qu'ils croyaient que ce serait un coup de collier, que ça durerait un mois ou deux, qu'ils voyaient depuis trois ans autour d'eux jouer à la garde nationale et qu'ils imaginaient que c'était cela, être des soldats. Combien rares parmi eux les prédestinés, ceux qui, d'instinct, de goûts, d'aptitudes, par leurs qualités et leurs vices, par la tournure de leur esprit et la force de leur âme, étaient de naissance des hommes de lutte, des destructeurs, avaient la vocation guerrière, le tempérament de combativité ! Cette couche, comme elle est vite épuisée et comme, en réalité, elle est peu profonde ; comme, à travers les temps, en un même pays, elle reste identique, suffisante à peine pour fournir de cadres inférieurs et d'un certain nombre de soldats de métier une armée telle que l'armée de 1789, l'armée de 1805, l'armée de 1839, l'armée de 1855 ! — Et, tout de suite après, viennent ceux qui sont soldats par soumission, puis ceux qui sont soldats avec répugnance, enfin ceux qui ne veulent point être soldats.

Des soldats par soumission, combien morts, non

tant du feu de l'ennemi que de maladie et de misères ! De ceux qui servent avec répugnance, combien partis, désertés, rentrés chez eux ! Et de ceux qui ne veulent point servir, combien cachés avec la'' complicité de tous les leurs, errant dans les bois, perdus dans la montagne!

En ce temps où aller à l'armée, c'est aller à la guerre, où l'on est soldat pour se battre, le nombre des jeunes gens qui dans le peuple, et surtout dans la bourgeoisie, veulent sincèrement, librement être soldats, qui y vont pour leur plaisir, qui y sont pour leur compte, est infime. Par la Terreur, volontaires et réquisitionnaires sont maintenus sous le drapeau, mais avec quelle peine ! Sitôt un peu de relâche dans le gouvernement, les armées fondent. Au début du Consulat, Bonaparte est, chaque jour presque, obligé de faire des appels à l'honneur, des adresses aux réfractaires, promettant que cela ne durera pas, que c'est l'affaire d'une campagne, et, comme il compte peu sur les mots, en même temps il met en branle préfets et gendarmes. Une fois les réfractaires rentrés au régiment, on prend des mesures pour les garder, on les dépayse, on prévient par tous moyens les désertions, on applique des lois terribles ; mais, l'occasion se présentant, rien n'y fait.

Pour tous ceux-là, soldats malgré eux, la Paix, c'est la rentrée au village et, pour les parents, c'est le travailleur qui revient, l'ouvrier qu'on ne paye point et qui va mettre en valeur la bonne terre enfin acquise, enfin assurée, la terre pour qui l'on a tant souffert I

C'est là le principal, Tunique objet que voit le paysan de France et qu'il touche : la Révolution agraire consommée. Celte Paix, c'est le titre de propriété incomrautable de sa terre. Et, sur ce morceau de terre qui lui tient plus au cœur que femme et enfants, il suffirait qu'on l'inquiétât pour qu'il se soulevât, risquât à nouveau quinze ans de guerre, et, lui qui en a l'horreur, l'affrontât presque joyeusement.

Le bourgeois, non celui de Paris, mais celui des villes de province, surtout des petites, presque rurales, est, au même degré que le paysan et pour les mêmes causes, intéressé à la Paix : c'est lui, le plus souvent, qui a acheté les grandes terres, les châteaux, les abbayes, pour les dépecer ensuite aux paysans, garder la meilleure part et l'avoir pour rien. De là, dans la France presque entière, son attachement sincère à la Révolution, sa joie de la Paix qui lui garantit son bien. De là, un très vif enthousiasme pour Bonaparte, tant que Bonaparte ne lui demandera point ses fils pour l'armée. Cela il ne l'admet point; il n'a point fait des enfants pour cela; il ne s'est point enrichi pour qu'ils prennent ce métier de meurt-de-faim. Il consent à payer, il fournit, en rechignant déjà, un remplaçant, mais la conscription, le service obligatoire, le service personnel, quelle horreur et quelle profanation ! Tout plutôt que cela !

Dans les villes, pour les ouvriers et les commerçants, l'impression sans doute est moindre, parce que, pour eux, la Révolutionne s'est point faite tangible, que la Paix leur apporte seulement la libération de l'es-

clavage militaire, l'espérance que les affaires vont reprendre, qu'on va commercer, gagner, s'enrichir. Bien plus éprouvés que le paysan par les banqueroutes de l'Etat et par les banqueroutes individuelles, bien plus touchés que lui parles désastres des assignats, ils n'ont, en fait, tiré de la Révolution que des mots, des rêves, du vent. Mais ce sont des rêves d'autre espèce que la Paix leur apporte, des rêves d'orgueil et de vanité, des rêves de grandeur acquise et de travail assuré, la certitude que leur nation est la première au monde, la seule.

La Paix donc est une joie, un enthousiasme, un enivrement pour tous, hormis pour quelques soldats de métier qui n'ont point fait une suffisante fortune ou qui ont mangé à mesure celle qu'ils avaient faite, pour quelques ambitieux insatiables ou pour quelques mécontents incorrigibles. A ceux-là, le Premier Consul, d'ailleurs, garde Saint-Domingue à conquérir, la Louisiane à occuper, des terres lointaines à saisir ; à ceux-ci, il réserve des traitements de généraux en chef, des places diplomatiques et de larges présents : ils ne sont, d'ailleurs, dans la nation et dans l'armée qu'une minorité infime ; mais, avec cette minorité, il faut compter. Car, de cette même classe d'oii sont sortis les Dumouriez et les Pichegru, l'on verra sortir les chefs de cette conspiration permanente qui, prenant tous les masques, le républicain comme le royaliste, acceptant toutes les alliances, provoquant même celle de l'étranger, épiant sans cesse l'instant oii faiblira la fortune de la France, suivra Napoléon au travers de ses succès et de toutes ses gloires et finira, en coali-

sant contre lui les bas intérêts, les viles rancunes et les haines ignobles, par le mettre à bas et l'écraser.

A ce moment, ils en sont à l'attente, aux jalousies sourdes, aux confidences à l'oreille, aux insinuations que seuls ils sont patriotes et républicains, car, de parler haut contre lui, à cette heure d'universel applaudissement, qui l'oserait ?

Si le Premier Consul a cherché la mise en scène, s'il a prétendu frapper au profond l'imagination des peuples, s'il a voulu émouvoir la nation et enter sa gloire dans la mémoire des hommes, comment mieux eût-il pu s'y prendre? Chaque semaine, pour ainsi dire, à partir des premiers jours de l'an X, un matin, Paris s'éveille secoué par le canon ; les trompettes sonnent à travers la ville que les préfets et les maires parcourent en cortège proclamant un traité nouveau, et, de Paris, la nouvelle est rejetée en écho par les villes, les bourgs, les villages. La Paix ! la Paix ! la Paix avec l'Autriche, la Paix avec le Portugal, la Paix avec les Anglais, la Paix avec les Russes, la Paix avec la Turquie, la Paix, l'universelle Paix que Dieu bénit moins que les hommes ! Cette Paix, chacun veut la voir, la toucher, la France entière en veut des. représentations ou des allégories. Ce n'est point flatterie ni besogne policière, les images oii les graveurs ne suffisent point, que le public s'arrache, qui, en quelques jours, doublent, triplent de prix, les imprimeurs ne pouvant répondre aux demandes. Toute vieille planche qui prête à l'allusion se rajeunit en

quelque endroit pour dire la Paix, le triomphe du Peuple Français et la gloire de Bonaparte. Gar,de la Paix à l'auteur de cette Paix, le pas est vite franchi. Il n'est si pauvre maison ou si riche, où Ton ne veuille avoir sous les yeux son buste, son médaillon, une représentation de lui . Il y en a pour toutes les bourses, pour tous les goûts : des bustes en plâtre, des bustes en bronze, des bustes en marbre, des bustes en biscuit, en porcelaine coloriée, en faïence sous couverte, en composition, en terre cuite, en ivoire ; des médaillons de toute dimension et de toute matière, depuis les grands de Boizot et de Chinard jusqu'aux minuscules de Gorriguer ; des estampes en tel nombre, en telle profusion qu'il est impossible d'en dresser l'invertnire. impossible, après moins de cent uns, d'en connaître l'entière collection. Jamais, à nul moment de sa vie, il n'apparut aux yeux de la nation, de la nation tout entière, entouré d'une telle gloire : Bonaparte vainqueur et pacificateur.

A tous égards, l'instant est donc opportun pour consolider son pouvoir et l'asseoir d'une façon qui semble définitive. Il s'y prépare et, par quantités de moyens, il y prépare l'opinion. N'est-ce point un symptôme qui doit frapper l'attention, lorsqu'il prend dans son costume certains insignes qui n'ont été jusque-là réservés qu'aux seuls rois de France ? Dès le 14 vendémiaire an X (6 octobre 1801), il a écrit au ministre de l'Intérieur « de lui faire préparer un sabre de dimensions médiocres, qu'il pût porter dans les grandes cérémonies, et qui fût d'accord avec les usages

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et les formes civiles du costume consulaire et dessiné de manière à avoir pour ornements le Régent et d'autres diamants d'un aussi grand prix ». Cette commande, il juge à propos de l'annoncer dans le Moniteur : « Le Diamant dit le Régent, qui, pendant la Révolution, avait été mis en gage, a été retiré par le gouvernement... Ce diamant, le plus beau que l'on connaisse, a été jugé digne d'être mis sur la garde de l'épée, marque dislinctive des Premiers Consuls. Le luxe et la parure des diamants ne conviennent, il est vrai, qu'aux femmes, mais le Régent, par sa grandeur, sa beauté et sa rareté, faitexception. ))Et celte épée que Boutet, le célèbre armurier de Versailles, avait établie pour la somme de 6.689 fr. 21 c, où Nitot avait monté le Régent accompagné des plus beaux diamants du Trésor, le Premier Consul la montre volontiers aux ambassadeurs et aux généraux qu'il reçoit à sa table : « Vous voyez, messieurs, l'épée du chef du Gouvernement français ; elle contient pour quatorze millions de diamants » ; et l'épée passe de main en main, donnant à qui la tient « le symbole de l'esprit nouveau, la glorification de la force militaire, figurée par l'inconcevable richesse d'une épée ».

Certes, une telle épée suffit à la parure d'un Consul à vie et même d'un Roi ; elle vaut autrement qu'une couronne ; elle n'est pas, comme le dit Bonaparte, l'insigne des Preiniers Consuls, car quel, n'ayant point fait la guerre, ou l'ayant faite sans une gloire sans pareille, oserait la ceindre ? Au flanc de Bonaparte, les diamants qui l'ornent peuvent briller de mille feux :

ils n'éteignent pas sa gloire, et le sabre tout uni qu'il portait à Loiii, aux Pyramides ou à Marengo, est bien plus précieux ; à lui seul convient donc un tel glaive et le présenter ainsi, n'est-ce pas affirmer du même coup que lui seul en est digne ?

Mais ce n'est point assez qu'un insigne unique en son genre et qui, soi seul, marque un pouvoir quasi royal et plus que royal ; il faut à présent au Premier Consul une maison civile et des chambellans. Jusquelà, sa maison a été exclusivement militaire, composée uniquement de ses aides de camp. Sans doute, un conseiller d'Etat, le ci-devant ministre de l'Intérieur Benezech, faisait, près des Consuls, office d'introducteur des ambassadeurs et de maître des cérémonies, mais rien ne le distinguait de ses collègues du Conseil, c'était une fonction d'Etat qu'il remplissait près du gouvernement ; il n'y avait rien là de domestique, rien qui fût même particulier à Bonaparte. D'ailleurs ni les attributions exactes de Benezech, ni l'étiquette, n'ont été réglées ; on ignore même quelle appellation officielle il convient de donner au Premier Consul et quel rang chacun doit occuper dans les cérémonies.

La désignation d'abord timide, ensuite plus franche, de deux, puis de quatre préfets du Palais; la nomination d'un gouverneur du Palais ayant les pouvoirs et les fonctions d'un grand maître de la cour; la réglementation des titres et des uniformes ; l'établissement d'une étiquette sévère qui proscrit qu'on s'assoie ou qu'on se couvre dans le palais ; l'accroissement du personnel intérieur, l'organisation des

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