ITALIE ET FRANCE
consciente de ses devoirs envers la nation. Elle est avant tout patriote ; elle est composée de grands seigneurs instruits et réfléchis, qui mettent de côté leur vanité particulière et leurs intérêts personnels ; leur but est trop élevé pour qu'ils s'arrêtent à des considérations individuelles ou même à ces prétendus principes de politique qui ne servent d'ordinaire qu'à dissimuler, sous la pompe des mots, les ambitions et les rancunes.
C'est une aristocratie dans le sens le plus exact et le plus formel, qui, prenant sur soi de délibérer et de résoudre comment la nation italienne peut et doit être, a compris que, d'abord, il fallait un homme, a trouvé cet homme et se fie en lui.
Elle agit pour le peuple à venir, non, peut-on dire, pour le peuple présent, qui s'ignore, qui est un incapable, qui est peut-être hostile, qui est certainement indilTérent. Elle crée le mouvement, elle ne le reçoit pas. Elle n'a point de mandat du peuple; elle n'en demande pas ; elle va, et, en môme temps qu'elle détruit les servitudes qui lui sont personnellement utiles, elle range à la loi commune qui lui semble la meilleure elle-même et le peuple.
En France, c'est exactement la situation inverse ; le peuple acclame Bonaparte, pourvu qu'il soit et sous quelque titre qu'il lui plaise d'être ; la poussée est démocratique, elle est nationale; elle ne dépend point de quelques hommes ; elle est la résultante à la fois des sentiments, presque des sensations, et des idées. :;. 6
Elle ne raisonne pas, ne se propose pas des buts : elle est. Elle tient à tant d'éléments disj^arates et divers, elle est produite par des causes si profondes et si médiocres qu'on chercherait vainement à en rendre compte. Il est ainsi de ces instants oii la nation unanime veut ; oij elle n'a qu'une àme, qu'un cœur, qu'un cri : instants rares et délicieux où, jusqu'en ses profondeurs, tressaillit la conscience humaine pour un enfantement surhumain ! Mais, en face de la nation qui veut, se dresse une faction qui ne veut point : contre Bonaparte et le peuple, se sont coalisés les parlementaires qui se croient et sont peut-être une aristocratie, en ce sens qu'ils raisonnent et discourent, qu'ils possèdent un certain nombre de notions que le Peuple n'a pas et qu'ils nourrissent la ferme croyance de leur supériorité sur les autres êtres.
Cette opposition a cinq foyers : le Sénat d'abord, bien que le Sénat soit timoré, accessible et muet ; puis, le Tribunat, émané du Sénat, dont il se fait l'organe imprudent ; puis, le Corps législatif, émané aussi du Sénat, muet comme lui, mais en correspondance intime avec le Tribunat et recevant son impulsion ; l'Institut, qui, d'après la Constitution, n'a point d'attributions politiques, mais où les hommes politiques, ayant joué ou jouant encore un rôle, se trouvent en trop grand nombre pour que leur réunion en corps constitué ne les amène point à des manifestations politiques; enfin, l'Armée, ou plutôt, dans l'armée, certains chefs politiques qui rêvent de remplacer Bonaparte et qui, pour y parvenir, ne reculent devant rien.