LA SESSION DE L'AN X
suite, les orateurs du gouvernement se sont montrés hautains, aggressifs et violents; le conflit est désormais inévitable entre les deux pouvoirs et il ne peut se terminer que par la soumission ou la démission.
A l'ouverture de la troisième session du Corps législatif (an X), la période du Consulat qu'on peut appeler préparatoire est terminée ; la paix générale est conclue ou va l'être; il s'agit, pour Bonaparte, d'asseoir des institutions politiques dont certaines ne semblent encore qu'en projet, n'ont jamais fonctionné et ne sont inscrites que pour ordre dans la Constitution. Les délibérations du Conseil d'Etat au sujet des lois qui doivent servir de bases au nouveau droit civil des Français sont achevées. La liste des émigrés est close et, si les radiations individuelles ont été nombreuses jusqu'ici, c'est par une amnistie générale accompagnée de lois réparatrices que le Consul entend procéder désormais, afin de rendre à la patrie des citoyens qu'il juge nécessaires à sa grandeur et à son prestige. Enfin, le Concordat est signé : on en connaît les dispositions principales ; la paix va être rétablie dans les consciences, tout prétexte va être enlevé aux fauteurs d'insurrection, et, en même temps que cesseront la guerre continentale et la guerre maritime, s'abolira la guerre civile.
Ce programme rempli, quelle récompense décerner à Bonaparte autre que le pouvoir suprême durant sa vie?
Mais, traités de paix, Concordat, lois politiques, lois civiles, tout doit être soumis au Corps législatif, et.
ii NAPOLÉON ET SA FAMILLE
dès le premier jour, c'est sur le Concordat que la bataille s'engage. Le Corps législatif, dont la grande majorité est composée de philosophes et de ci-devant prêtres constitutionnels, élit pour son président Dupuis, l'ami de Lalande, le plus connu des athées, le plus célèbre des écrivains qui ont attaqué la religion chrétienne, l'auteur de Y Origine de tous les cultes. C'est là une première affirmation. Voici la seconde : le Premier Consul a présenté la première loi du Code civil, le titre préliminaire. Cette loi est rejetée au Tribunal par 65 voix contre 13; au Corps législatif, par 142 voix contre 139. Le Tribunal accepte à la vérité, avec une majorité de 38 voix (64 contre 26), la troisième loi du Code présentée en second lieu, le titre relatif à la tenue des actes de l'état civil, parce qu'il y voit une mesure de guerre contre le clergé; mais il repousse ensuite par 30 voix de majorité (61 contre 31) la deuxième loi, le titre relatif à la jouissance et à la privation des droits civils.
Les traités de paix — sauf le Concordat réservé après l'élection de Dupuis — ont été déposés : ils sont attendus par le Peuple avec une telle impatience que le Tribunal n'ose point en retarder la promulgation ; mais, à propos d'un terme de style qui se rencontre dans le traité avec la Russie, du mot sujets appliqué aux nationaux des deux Etats, c'est une sorte d'insurrection et, malgré l'urgence, malgré les avantages d'un traité nécessaire et glorieux, il se trouve quatorze tribuns pour le rejeter.
Jusqu'ici le Tribunal et le Corps législatif ont seuls
L'OPPOSITION PAHLEMENTAIUE 8^
paru : c'est au tour du Sénat de marquer son opposition et d'affirmer sa bonne entente avec les corps qu'il a élus : trois places sont à remplir au Sénat ; le Premier Consul présente trois généraux : Jourdan, La Martillière, Berruyer ; c'est, à l'occasion de la paix, un hommage qu'il convient, dit-il, de rendre à l'armée; les trois officiers qu'il présente sont des vétérans illustres, de bons serviteurs du pays qui, depuis 1792, ont pris leur glorieuse part de toutes les guerres. Les nommer, c'est affirmer la reconnaissance que leur doit la Patrie. En réponse, le Tribunal présente Daunou, l'ennemi personnel du Consul; le Corps législatif présente Grégoire, l'évèque de Blois, le chef reconnu des Constitutionnels, l'adversaire résolu du Concordat : le Sénat élit Grégoire et il ne paraît douteux à personne qu'il ne réserve la deuxième place à Daunou.
Et en même temps, à l'Institut, il s'élève presque une émeute contre Bernardin de Saint-Pierre qui a prononcé le mot Dieu; Cabanis y répète comme en 1798 : « Je jure qu'il n'y a point de Dieu et je demande que son nom ne soit jamais prononcé dans cette enceinte » ; l'esprit de faction gagne l'armée ; Lannes, Augereau se font insolents, si bien que Lannes, disgracié, est privé de son commandement et envoyé ambassadeur au Portugal ; Masséna, en lutte perpétuelle avec Joséphine à propos de sa maison de Rueil, irrité depuis sa destitution de commandant en chef de l'Armée d'Italie, s'affiche en ennemi, glose sur les janissaires de Bonaparte ; Gouvion Saint-Cyr
et Macdonald, éloignes par des missions d'apparat, souhaitent vivement de revenir et ne cachent point leur hostilité ; Moreau s'établit en adversaire déclaré, poussé qu'il est par la femme qu'il vient d'épouser, dont la mère, M""® Hulot, créole comme Joséphine, est, de longue date, en rivalité avec elle. Plus le Consul a donné de retentissement à la victoire d'Hohenlinden, plus il a rendu Moreau dangereux. On a fait de lui son égal, son rival ; on lui a prêté, avec des vertus républicaines un désintéressement que démentent Grosbois, les chasses, les meutes de cent chiens, l'hôtel delà rue d'Anjou, mais qui fait légende: Moreau, aux yeux des opposants, est le successeur désigné de Bonaparte, si un hasard — et il en est de préparés — met Bonaparte à bas. Mais Moreau, pas plus que Masséna, Macdonald ou Augcreau, n'a de commandement; Bernadolte en avait un hier, il l'a encore nominalement et, par suite, c'est lui le plus à craindre.
Toutefois, Bonaparte, par un coup d'adresse, vient de briser ses armes : Bernadotte, nommé conseiller d'Etat, le 4 pluviôse an YIII (24 janvier 4800), par l'unique influence de Joseph et alors que sa conduite en Brumaire l'avait montré ennemi irréconciliable, avait, quatre mois plus tard, le 20 floréal (10 mai), été pourvu, sur les mêmes instances, du commandement en chef de l'Armée de l'Ouest. De là, il a fait répandre sa gloire par tous les journaux, annonçant qu'en un mois il avait repoussé quatre débarquements