BONAPARTE ET SES FRÈRES
l'attache encore à cette armée, lai permet encore, sans être factieux, de correspondre avec ses chefs et de se tenir en contact avec eux !
Donc, pour Bonaparte, jamais apparence plus brillante ; jamais au fond situation plus menacée. Opposition déclarée dans les centres parlementaires, conspiration latente dans la seule armée qui soit approchée de Paris ; le gouvernement en échec devant le Sénat, devant le Tribunat, devant le Corps législatif et, dans les villes, par suite de la mauvaise récolte de l'an IX, le pain renchéri, au point qu'on ait des inquiétudes, que l'on ne fabrique plus qu'une sorte de pain et que, ce pain bis, aux repas des ambassadeurs, le Premier Consul le fasse servir à sa table.
Il n'est que temps de parer — mais comment et avec quoi ?
Bonaparte a écrémé les corps parlementaires pour former son Conseil d'Etat; il y a placé les hommes de la Révolution ayant le plus de sens et d'instruction, dont quelques-uns, comme Thibaudeau, Berlier, Boulay, Regnauld, ont une longue pratique des assemblées et auraient rendu de signalés services en s'y faisant chefs de groupes. Tout ce qui, au Tribunat, lui est dévoué est terriblement médiocre ou singulièrement maladroit. Au Corps législatif c'est pis encore ; on est sans prise sur ces muets dont on ne connaît la pensée collective qu'à la couleur de leurs boules anonymes. Au Sénat, ceux qui sont fidèles se laissent tourner et conduire par les habiles; c'est là,
néanmoins, qu'on peut le mieux agir : la majorité y est intimidable, accessible et vénale. Mais, personne pour remettre les choses en place et donner la direction. Bonaparte, étant l'homme de la nation, n'a point de parti ; c'est sa force et ici sa faiblesse.
Il doit naturellement, et d'obligation, se tourner vers les seuls qui ])uissent être de son parti : ses frères. Mais Joseph n'est point orateur, n'a point marqué dans les assemblées, n'a rien de ce qu'il faut pour les conduire. D'ailleurs, en ce qui touche les sentiments et les opinions de Joseph, Napoléon ne peut-il concevoir quelque inquiétude ? JN'est-ce pas Joseph qui s'est porté garant du dévouement de Benjamin Constant et qui l'a fait nommer au Tribunal ? Ne restet-il pas en relations avec lui, en intimité avec M"^^ de Staël qui groupe autour d'elle tous les mécontents? N'est-il pas l'ami des métaphysiciens du Sénat? N'at-il pas pour Daunou des grâces particulières ? Surtout, n'est-il pas le beau-frère de Bernadolte? A tous égards donc, à cause de son caractère, de ses liaisons, de son incapacité parlementaire, Joseph ne doit pas être employé ; mais il y a Lucien.
Depuis son retour de Madrid, Lucien s'est établi en grand seigneur ami des arts, menant large vie, ayant en ville le superbe hôlel Brienne, et aux champs le riessis, transformé en un châleau d'enchantements. Il a tout du grand seigneur, même la maîtresse titrée, une marquise de Santa-Cruz, qui, paraît-il, est née Wallenstein et qu'il a amenée d'Espagne. Il reçoit du monde, fait galamment les honneurs du Plessis où l'on
mène cette vie de château qui, en ce temps, semblait amusante : grosses farces, jeux d'eau, revenants, lits en portefeuille, poil à gratter, divertissements exquis. Il raconte volontiers ses tableaux, fait l'historique de ses objets d'art, explique son ambassade, — discourt. Sa cour, car il en a une, comme il a une maison, écoute et profite.
Avec le Consul, il est assez mal : il a eu avec lui, à son arrivée, une explication de trois heures, à la suite de laquelle il s'est fait une sorte de réconciliation. Ils ont, dit Lucien, fait leurs conventions sur leur manière d'être ensemble, car « il ne veut pas être goguenarde, avili par son frère ; que Bonaparte prenne avec lui un ton^ qui ne lui convient pas ; qu'il lui tienne des propos devant ses aides de camp, les officiers de sa garde ». « Plus de mauvaises plaisanteries ! plus de citoyen Lucien ! de grand Lucien ! de grave Lucien ! Je ne veux pas servir de risées à vos aides de camp. » Gela a été très bien entendu ; Lucien lui a dit aussi ; « Je ne veux plus ni fonctions, ni missions ; je veux vivre à Paris, en citoyen de Paris, à moins que vous ne me fassiez concourir à quelque chose d'utile pour consolider votre pouvoir. »
Le lendemain, Lucien vient dans le salon ; Napoléon qui ne peut se défendre d'être taquin, qui surtout l'est en famille et plus encore avec son cadet, recommence ses attaques : « Eh bien ! citoyen Lucien, que faites-vous ? » Puis, à la réplique, de mauvaises plaisanteries : « Qu'est-ce que fait cette femme ? Madame... madame qui ?... madame Santa-Cru/, qui II. 1
court après vous ? » Là-dessus, échauge de propos très vifs, et Lucien sortant sur un : « Je vous salue. »
Il est revenu plusieurs fois chez Joséphine ; Napoléon ne l'a pas fait demander. Alors il est parti au riessis, fort mécontent et s'exprimant en termes amers sur les désagréments qu'on lui a donnés à Madrid. 11 paraît bien qu'il eût souhaité alors que le l*remier Consul lui proposât la Cisalpine ; mais la tentative près de Joseph avait été trop mal accueillie, à la fois par Joseph et par Meizi, pour qu'on la renouvelât. Lucien donc a beau énumérer les conditions qu'il eût posées à son acceptation, le Premier Consul n'a eu que faire de les entendre, puisqu'il n'a rien offert.
Ce n'est pas pourtant qu'il ne tienne à Lucien et qu'il ne tienne à lui surtout en ce moment, par le besoin qu'il a de lui ou croit avoir. Au fond, ils sont plus près de s'entendre qu'il ne semblerait à qui ne connaîtrait point leurs caractères et qui ne serait point averti de leurs idées. Napoléon ne peut se défaire de cette habitude de jeunesse de goguenarder Lucien ; Lucien ne peut prendre assez sur lui pour ne pas monter sur ses ergots, répondre au raide, chercher le mot piquant. Napoléon, peu accoutumé aux résistances, s'en excite davantage et, du mauvais goût, passe aux brutalités ; mais, après ces escarmouches où il s'amuse et qu'il juge à tort sans conséquence, Napoléon est ramené à penser que seul Lucien a des idées semblables aux siennes, que seul il est capable de les soutenir dans une assemblée et que, seul, il a assez de tactique parlementaire pour triompher des résis-
lances. Lucien, de son côté, s'il se grimpe et s'il boude, est trop ambitieux de parole et de pouvoir — de parole surtout, — pour ne pas être prêt à revenir si Napoléon, qui tient les clefs pour le pouvoir et la parole, lui fait signe. Peut-être poursuit-il en même temps d'autres visées, a-t-il des entretiens avec quelques-uns des conjurés ? Cette affirmation, trois fois reproduite dans ses mémoires, que « le choix éventuel d'un successeur à Napoléon a, pour son malheur, attiré sur lui l'attention de certains cercles politiques ; que c'est ce qui lui aliéna le cœur de son frère, que du reste il n'a été désigné que concurremment avec Joseph et le général Moreau » ; cette affirmation si nette peutelle être entièrement gratuite, ne reposer pas même sur une apparence? C'est peu vraisemblable : pour susciter au Consul des ennemis dans sa propre famille, pour obtenir des renseignements, pour nouer des complicités, on a dû parler à l'ambition des frères et leur promettre la succession, à l'un comme à l'autre, sachant qu'on ne la donnerait ni à l'un ni à l'autre,
Lucien, s'il a de tels entretiens, ne regarde point qu'ils le compromettent; il agite des hypothèses et n'est point étonné qu'on pense à lui : mais, d'ailleurs, pas plus pour Napoléon que pour luimême après Napoléon, il ne veut d'un pouvoir médiocre, d'un pouvoir dépourvu des bases essentielles : hérédité, religion, monarchie, d'un pouvoir qui ne soit pas en fait un pouvoir d'ancien régime.
Le premier, par le Parallèle, il a proposé l'hérédité du pouvoir exécutif dans la famille Bonaparte. Dès
100 NArOLÉON ET SA. FAMILLE
son ministère, il a été l'ami, le prolecleur, le collaborateur de Fontanes ; il a même été dans une mesure l'inspirateur de Chateaubriand. Il a été et il reste l'ennemi des idéologues et il juge, avec Fontanes, que « cette dernière espèce est la pire de toutes; que ce sont là ses véritables ennemis, ceux de la France et du Premier Consul qu'ils environnent». Ses amis et lui-même n'ont jamais perdu de vue, durant son ambassade d'Espagne, le projet du rétablissement, en fait et en droit, de la monarchie : « J'ai lu l'histoire, lui écrit Fontanes le 28 germinal an IX (18 avril 1801), et je n'ai jamais vu qu'un grand homme s'élevât si haut pour manquer ensuite à sa destinée. 11 faut que le dénouement soit digne du ce grand drame que j'ai vu commencer et que j'espère voir finir. Je suis convaincu que tout ce que nous avons pensé se réalisera; de jour en jour, le grand événement se prépare et il est impossible de le retarder longtemps. » Il s'est, à la suite de Fontanes, rangé parmi les partisans d'un accord avec le Pape parce que, « si le culte se rétablit, c'est un grand pas vers le but désiré » ; il est d'avis comme Fontanes, « qu'on peut rire des augures, mais qu'il est bon de manger avec eux les poulets sacrés ». « C'est, lui écrit Fontanes, ce que pensaient Gicéron, Pompée et César qui se fit nommer pontife suprême. Tous ces hommes-là sont de votre famille qui hérita de leurs grandes qualités et doit les imiter en tout. » Il veut, pour lui-même, une place à part dans les réceptions et dans les cérémonies, et, à son retour d'Espagne, un de ses griefs contre Napoléon est que,
« à table, on le met ou on le laisse pêle-mêle avec les aides de camp et que, à l'exemple du Consul, les ambassadeurs prennent la même liberté ». C'est déjà le mot qu'il dira à M/"® Bonaparte lui demandant pourquoi il n'est pas venu dîner le lundi précédent : « Parce qu'il n'y a point de place marquée pour moi : les frères du Consul doivent avoir les premières places après lui. »J
Idées générales, menus faits, liaisons, amitiés, la fréquentation assidue de Fontanes, de Rœderer et de Regnauld, le passé, le présent et un certain avenir — assez bref à la vérité, et l'on verra pour quelle cause — tout dément la posture républicaine que Lucien a prétendu se donner devant l'histoire. Il est le plus ardent à désirer le Consulat à vie parce qu'il compte en tirer l'hérédité; il sera le plus ingénieux à entourer la République d'institutions monarchiques de telle façon que fatalement la République tombe en monarchie.
Napoléon n'a donc qu'à l'appeler : il viendra. A quel moment exactement l'entente se fait-elle ? Très certainement avant le 44 nivôse (4 janvier d802), avant le mariage de Louis oii Lucien assiste. Pour supprimer l'opposition dans le Tribunal et dans le Corps législatif, le moyen employé va être sensiblement analogue au procédé suggéré par Lucien, le 49 brumaire, pour éliminer les opposants des Cinq- Cents et des Anciens. Sans doute, l'on a affirmé que celte marche avait été indiquée par Cambacérès, qu'elle avait été combinée avant le départ de Napo-
léon pour la Consulte de Lyon ; mais ce départ n'a eu lieu que le 18 nivôse (8 janvier) à minuit, et Lucien était certainement rentré en intimité avec son frère avant le 14 ; il était destiné à jouer le premier rôle dans le Tribunat reconstitué, il étuit même un des pivots de la combinaison ; il est donc impossible qu'il n'ait pas été consulté et, dès lors, en retrouvant sa manière dans les procédés employés, comment ne pas penser que c'est lui qui les a fournis ?
D'abord, le 12 nivôse (2 janvier), le Premier Consul, par un message hautain et sévère, retire des délibérations du Corps législatif le 2' et le 3' titre du Code civil, l'un adopté, l'autre rejeté par le Tribunat : « C'est avec peine, écrit-il, que le gouvernement se trouve obligé de remettre à une autre époque les lois attendues avec tant d'intérêt par la nation, mais il s'est convaincu que le temps n'est pas venu oii l'on portera dans ces grandes discussions le calme et l'unité d'intention qu'elles demandent. »
Le Sénat, intimidé par une scène des plus vives que Bonaparte lui a faite, renonce à Daunou, élit le candidat du gouvernement, le général La Martillière, (14 nivôse, 4 janvier). Ce n'est point à coup sûr une raison positive pour qu'on soit assuré des sénateurs, mais n'est-il pas des moyens pour obtenir leur bonne volonté ? Le Premier Consul croit en être certain, lorsque, quatre jours plus tard, il leur adresse ce message : « L'article 38 de la Constitution veut que le renouvellement du premier cinquième du