ROLE DE LUCIEN
guerre qui nous a coûté le sang- de deux millions d'hommes, ils se sont rendus les plus grands ennemis de la Patrie. Le mépris égale l'indignation quand on songe que ceux qui ont constamment payé les crimes de la guerre civile n'en ont jamais partagé les périls. Si quelques-uns de leurs adhérents sont rentrés en France, ils n'y sont que par forme d'armistice et par l'indulgence de la nation qui, parvenue au point d'influer sur le sort des rois étrangers, n'a pas voulu être inflexible pour ses enfants égarés. Mais la tranquillité publique est la borne de l'indulgence, et si les partisans d'une cause déshonorée par tant de crimes oubliaient la reconnaissance qu'ils doivent à la patrie réconciliée, le devoir du gouvernement serait alors d'être inflexible : on pourrait les plaindre de leur nouveau délire, mais il faudrait les frapper et rejeter loin de nous des ingrats couverts aux yeux de toutes les nations d'un second opprobre et devenus parjures une seconde fois'. » Est-ce là le ton d'un simple journaliste? N'est-ce pas plutôt celui d'un ministre qui donne de haut des avertissements et des injonctions? Si, dans un recueil purement littéraire comme est le Mercure, Lucien donne de tels articles, est-ce qu'ailleurs il ne doit pas mieux encore s'ériger en arbitre de la politique, en directeur de l'opinion?
Et il n'est rien encore officiellement. Que sera-ce toutàl'heure? Voici enfin que, le 6 germinal (27 mars), le sénatus-consulle élisant les vingt membres nouveaux
'D'après l'original autographe. La phrase en italique est en surcharge et de la main de Fontanes.
du Tribunal est officiellement publié ; sur ces vingt noms, il en est de célèbres, d'autres qui mériteraient d'être mieux connus, mais le niveau n'est point ordinaire, à en juger seulement par Lucien, Carnot, Daru, Daugier, Kock et Pictet.
Tout de suite, le 8 germinal (29 mars), Lucien se rendant Torgaiie du Consul, soumet au Tribunat une proposition que Napoléon a développée au Conseil d'Etat la veille de son départ pour Lyon et qui a pour objet d'établir dans le Tribunat des sections correspondant à celles du Conseil d'Etat. A ces sections seront communiqués secrètement les projets de loi leur ressortissant. Elles nommeront trois orateurs, chargés de les discuter devant la section du Conseil d'État, de les amender au besoin, et de les soutenir devant le Corps législatif de concert avec les conseillers d'Etat désignés. Ainsi, le Tribunat qui, dans l'esprit de Sieyès, était un organe de critique et de résistance, devient, selon Lucien, une force supplémentaire de gouvernement. Il cesse d'avoir une originalité, une personnalité, pour confondre sa voix avec celle du Conseil d'Etat. Il devient le défenseur obligé des projets du gouvernement dont il se trouve accepter la paternité secrète. La délibération publique n'y est plus qu'une comédie, et c'est dans la coulisse que, désormais, devront, à huis clos, se traiter toutes les questions. Il y aura peut-être encore des discours contraires ; mais, avec ce système, on est ou l'on se croit assuré du vote définitif.
La proposition est acceptée : le Tribunat se par-