CONSPIRATION DE RENNES
sans lui donner aucun moyen de braver ces sentiments, et, en même temps, s'acquitter avec lui », Si Joseph a imaginé de tels sentiments à son frère, Napoléon ne les a point éprouvés. Il était sincère, lorsqu'il offrait à Joseph la première place après la sienne, et Joseph, heau-frère de Bernadotte et son ami, était bien instruit lorsqu'il la refusait.
Le coup manqua : dans l'armée, on pouvait recruter des mécontents, des révoltés, point encore des assassins, et si Bernadotte avait l'esprit assez large pour envisager sans timidité tous les moyens de parvenir, il était trop prudent pour agir lui-même. Il lui eût fallu des complices : ils ne se trouvèrent poii.î;, ou ils se dérobèrent. Les quatre bataillons firent leur effet. Ce qu'il y eut de plus fort, ce furent des propos, imprudents peut-être, mais braves, naïfs et sincères de quelques généraux qui n'avaient pas de goût pour les « capucinades » et à qui il déplaisait d'être commandés de messe.
Le Premier Consul disparu, l'Armée de l'Ouest entrait en scène. Le chef d'état-major de Bernadotte, le général Simon, la menait sur Paris. Mais le Consul vivant, rien à faire. Simon, soit qu'il eût reçu des ordres de Bernadotte, soit qu'il agît de lui-même, ne comprit pas que l'occasion était passée. Des propos avaient été échangés entre les officiers supérieurs ; Simon crut qu'ils trouveraient facilement de l'écho parmi les subalternes ; il rédigea et fit imprimer clandestinement, à Rennes, deux placards excitant à la sédition qu'il expédia simplement par la poste L'cxpéoi- "■ 8
tion fui faite le 6 prairial (26 mai) ; le lendemain, la police était informée. On remonta facilement à limprimeur, à l'expéditeur, vaguemestre en chef de l'Armée. Le général Simon, mandé par le préfet d'IUe-et-Vilaine^avoua tout et partit pour Paris avec sa femme, sous l'escorte ou plutôt sous la conduite d'un officier de gendarmerie en bourgeois. On destitua un chef de biigade, un capitaine et un lieutenant. On pressa le départ aux colonies, par détachements, des demi-brigades désignées, dont le mécontentement n'avait vraisemblablement pas d'autre cause, et là s'arrêtèrent les vengeances. Sans doute, en cherchant, eût-on trouvé d'autres ramifications ; on ne voulut point chercher.
Sur la nouvelle, Bernadotte, toujours couvert par Joseph, partit avec sa femme pour Plombières afin de se ménager une sorte d'alibi, une disparition convenable et, au retour, le moyen de faire l'étonné et, par ses procédés ordinaires — l'influence de son beaufrère et de sa femme — de recouvrer, sinon la bienveillance, au moins les faveurs du Consul. Bien instruit et fidèle, sachant peut-être que son sort dépendait de son silence, peut-être n'ayant pas en mains de preuves contre son chef, Simon ne parla pas, et, à son retour, Bernadotte put, comme il l'avait pensé, prendre les airs de l'innocence persécutée. Gela ne réussit pas tout de suite près de Napoléon qui, à Rapp, chargé par Bernadotte de parler de lui, répond : « Ne me parle pas de ce bougre-là. Il a mérité d'être fusillé. »