VŒU DU TRIBUNAT
les maux qu'ils pourraient éprouver seront toujours pour lui les maux les plus sensibles, que la vie ne lui est précieuse que par les services qu'il peut rendre à la patrie, que la mort même n'aura point d'amertume pour lui si ses derniers regards peuvent voir le bonheur de la République aussi assuré que sa gloire. »
Il veut qu'on le devine et fait le Sphinx, jeu dangereux, car un homme est là qui dira à sa façon le mot de l'énigme. C'est un homme bien autrement fort que Bernadotte, bien autrement rusé, qui a le double avantage d'être, par fondions, au courant des projets du Consul et d'avoir près de lui une alliée disposée à lui prêter constamment l'appui de son influence et le concours de ses renseignements. Fouché ne s'est point converti depuis la disgrâce de Lucien. Adversaire décidé du Consulat à vie en l'an IX, il est encore tel en l'an X. Pourquoi? Il est difficile de croire aux convictions de Fouché, mais Fouché peut avoir des opinions, il a surtout des intérêts. Compromis avec les jacobins de telle manière qu'il semble pour jamais lié à leur fortune, il leur doit de lutter pour les idées qu'ils ont fait triompher ensemble. Mais ce qui le frappe davantage, c'est que ceux qui poussent le plus au Consulat à vie, Lucien, Rœderer, Talleyrand, sont ses ennemis déterminés. C'est assez pour qu'il le combatte. De plus, le Consulat à vie implique, avec le retour des émigrés, la formation d'une sorte de cour, la prédominance autour de Napoléon des éléments d'aristocratie et d'ancien régime. Or, quelque effort qu'ait fait Fouché pour
s'acquérir quelques sympathies dans ce milieu, son travail n'est point si avancé qu'il s'imagine avoir vaincu les répugnances et désarmé les hostilités. De vrais nobles, il ne voit encore que ceux qui passent à sa caisse et le servent argent comptant.
Par le génie qu'il porte aux choses policières, par l'art qu'il a d'intimider, de séduire et de corrompre, il a su jusqu'ici maintenir son pouvoir et la crise qu'il a traversée après l'attentat de Nivôse, l'aaftermi durant une année ; mais, dans le jeu de bascule qui, pour les conspirations, semble s'être établi entre royalistes et jacobins, ce sont ceux-ci plus que ceux-là qui paraissent devoir marcher à présent et, en eftet, après toutes les avances qui ont été faites aux royalistes, les brigands ou les illuminés seuls doivent refuser de désarmer, tandis que, après les dégoûts de tous genres qu'ils ont essuyés, les partisans de la Révolution sont en droit de chercher une revanche. Or, excellent jusqu'ici contre les royahstes, Fouché est sans doute bien moins habile, moins zélé, moins perspicace lorsqu'il s'agit des jacobins. Il a contracté, envers plusieurs, de ces obligations que créent les complicités anciennes ; il est obligé de ménager de vieux camarades, les couvre à l'occasion, partage certains de leurs griefs, et, au fond de lui, conserve quelques-unes de leurs idées. Dans les dernières affaires, conspiration de Bretagne et complot de Notre-Dame, il a eu soin de ne point pousser, de ne mettre la main que sur les subalternes, sur les autres d'épaissir l'obscurité. Mais, si le Premier Consul n'a