FOUCHE ET LE SÉNAT
point VU OU s'il n'a point voulu voir, ce n'est point parce que Fouché a prétendu le lui cacher ; c'est qu'il a jugé inutile de montrer à la France et à TEurope que l'armée n'est pas unanime et que des généraux même ont espéré et préparé sa chute. Gela ne lui rend pas Fouché moins suspect et, tôt ou tard, avec le Consulat à vie, il sera amené à remplacer un ministre inutile et dangereux.
Pied à pied, donc, Fouché a lutté : en d'autre temps, il eût pu le faire avec quelque avantage, car il n'a point eu de peine à faire partager ses inquiétudes aux anciens conventionnels du Conseil d'Etat et il a Joséphine entièrement à lui. Mais les hommes de la Révolution siégeant au Conseil, quoique les plus intègres, les plus intelligents et les plus travailleurs de cette assemblée, ont été tenus à l'écart de toute l'intrigue et, quanta Joséphine, tout ce qu'elle a pu faire, c'a été fournir des renseignements sur ce qui se tramait à Malmaison. Elle a bien essayé, dans les moments d'intimité, de suggérer des craintes à Bonaparte, de le mettre en éveil contre Lucien, mais ces moments s'éloignent de plus en plus ; les habitudes bourgeoises disparaissent ; les tentations se multiplient autour de Napoléon, et, en le détachant d'elle, en rompant l'habitude de ses sens, l'on sait bien ce que l'on fait. Si, d'Espagne, Lucien a tenté son frère au divorce en lui proposant une infante; à présent, Talleyrand profite du séjour du prince de Bade pour faire des insinuations au sujet d'un mariage possible avec la princesse dernière fille du margrave.
Joséphine, certes, voit l'abîme : le Consulat à vie gros de l'hérédité, l'hérédité grosse du divorce. Par le mariage d'Hortense, elle a cru s'établir en une forteresse, mais il lui fallait Louis pour allié et Louis s'est d'autant plus retiré que sa belle-mère lui a fait plus d'avances ; son état physique, comme son état mental, écarte à présent la possibilité que le Premier Consul le désigne immédiatement comme héritier pardessus Joseph, qui maintient obstinément ce qu'il appelle ses droits, par-dessus Lucien, rentré en faveur, devenu l'auxiliaire presque indispensable des projets de Napoléon.
Elle se désespère donc, se donne grand mal pour recueillir des informations, en faire part à Fouché, à Thibaudeau, à Berlier, mais cela ne sert de rien. Napoléon se méfie d'elle, l'égaré sur de fausses pistes et, peut-être même, se sert d'elle pour tromper Fouché et ses amis sur le moment précis qu'il a choisi.
La bombe ayant éclaté au Tribunal, Fouché n'a plus à douter. Il n'a plus qu'une carte à jouer, et c'est le Consul qui la lui a fournie : c'est cette incertitude qui plane sur la récompense attendue du Sénat. Fouché court, et fait courir ses amis près des sénateurs de l'ancien parti Sieyès et il leur fournit le mot d'ordre ; il s'emploie près de ceux que leur intelligence médiocre et leur caractère timoré portent à suivre les partis déjà formés ; il se donne près des gouvernementaux comme le confident du Consul, affirme que Bonaparte ne pousse point ses ambitions au delà d une prolongation de sa magistrature, que ce