RÉPONSE DU SÉNAT : LA PROROGATION
serait excéder non seulement ses désirs, mais contrarier son plan que lui déférer une dictature perpétuelle dont il n'a que faire et que d'ailleurs il n'a jamais demandée. Aux autres, il démontre qu'il faut bien sacrifier quelque chose; qu'une prorogation des pouvoirs engage peu, en un temps comme celui oîi l'on vit, lorsque ces pouvoirs ont encore huit années à courir — car dans huit ans où sera-t-on, les uns et les autres ? — Par là, l'on évite le Consulat à vie, l'on arrête la modification profonde des institutions, l'on se met à l'abri de cette royauté rétablie sous un nom républicain. Il persuade, il endoctrine, il séduit et, comme tout cela est très hâté, que c'est à quelques heures près, que c'est le 16 floréal le vœu de Siméon, le 17 l'audience du Consul au Tribunat, qu'il faut pour le 18 un acte du Sénat, les hésitants n'ont point le temps de se renseigner, ne reçoivent pas à temps les indications. Cambacérès, il est vrai, est là pour les avertir et ne s'y ménage point, mais sans oser affirmer ; il est intéressé d'ailleurs, puis, pourquoi le croire plutôt que Fouché ? Rœderer rédige bien cette Letti^e a un citoyen à un sénateur si éloquente, si inspirée qu'elle passe tout ce qu'il écrit d'ordinaire et écrase tout ce qu'il a laissé d'ailleurs, mais lorsque, tout humide, on l'apporte de l'imprimerie au Sénat, la porte est close, le vote est commencé.
Et c'est ainsi que, le 18, le Sénat vote que les pouvoirs du Premier Consul sont prorogés pour dix années.
On vient annoncer cette nouvelle à Napoléon.
Quelques sénateurs — des naïfs — s'empressent pour le féliciter. Il les reçoit mal, et, enfermé avec Joseph, Lucien et Gambacérès, il délibère. Cette délibération est courte : tout de suite, il a trouvé la parade — celle qu'il annonçait déjà dans les Observations. Ce n'est point du Sénat qu'il tient ses pouvoirs, c'est du Peuple ; c'est au Peuple qu'il appellera du Sénat. Ce qu'une assemblée parlementaire lui marchande, la reconnaissance de la nation le lui donnera. Et aussitôt, il dicte à Bourrienne un projet de message : « Le suffrage du Peuple m'a investi de la suprême magistrature. Je ne me croirais pas assuré de sa confiance si l'acte qui m'y retiendrait, n'était pas encore sanctionné par son suffrage. »
Ce message dont, le lendemain, avec les Consuls et quelques conseillers d'État d'intime confiance, il discute l'opportunité, est assez vague pour ouvrir toute liberté de vote, non sur la prorogation de dix années, mais sur la prorogation à vie. Il s'agit seulement de régler la procédure, de trouver la formule de la question, de savoir qui la posera, car il semble impossible que ce soit Napoléon luimôme. C'est affaire aux juristes, à Portails, Régnier, Bigot-Préameneu et Rœderer. De ces hommes, un est l'intime ami de Joseph, son confident intime. Il a toujours prêché pour rhérédité, la monarchie rétablie. Il profite de l'occasion, propose que, à la question sur le Consulat à vie, on joigne pour Bonaparte la faculté de désigner son successeur. Les autres se rallient avec enthousiasme. Ils se croient si assures