RÉPLIQUE DE BONAPARTE : LE PLÉBISCITE
que c'est là le désir du Consul qu'ils ne l'avertissent point de ce surcroît d'honneurs : d'ailleurs, peut-être n'ont-ils point le temps. Gela est très improvisé. La conférence a lieu tout juste avant la séance du Conseil d'État, car c'est au Conseil d'Etat que l'on veut demander d'appuyer d'une délibération le plébiscite proposé : c'est sans doute peu constitutionnel, mais on n'a pas le choix.
On entre en séance. Gambacérès préside. Bigot, Rœderer parlent, comme il est convenu. Une commission est nommée, composée de ceux qui sont dans le secret. Rœderer fait semblant d'écrire l'arrêté qu'il a en poche tout rédigé, revient, le lit ; personne ne fait d'observation. Le premier paragraphe « Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie ? » est adopté à l'unanimité. Sur le second : « Pourra-t-il nommer son successeur? » cinq conseillers s'abstiennent, deux, à la contre-épreuve, votent contre.
Le 21 (11), l'arrêté paraît dans le Moniteur : les considérants en sont en entier changés ; il n'est plus question de l'hérédité ; il y est dit seulement : « Le Peuple français sera consulté sur cette question : Napoléon Bonaparte sera-t-il Consul à vie ? »
Lorsque, en effet, la veille, le Consul a reçu l'arrêté du Conseil d'Etat tel que Rœderer l'a rédigé ; lorsqu'il a lu ce considérant : « Que la nation ne peut espérer la stabilité que du dévouement du Premier Consul dans l'exercice de sa suprême magistrature durant sa vie entière et du dévouement d'un
successeur miimé du même esprit que lui et pénétré des mêmes motifs, » il est entré dans une colère très vive et très légitime ; il a pu, il a dû croire, il a cru, que ses frères — surtout Joseph — s'étaient entendus avec Rœderer pour lui forcer la main. 11 avait pu causer de l'hérédité avec quelques sénateurs, avec les Consuls, avec Talleyrand ; mais de quoi se mêlait Rœderer? Pourquoi ce zèle? Pourquoi l'ignorance ovi on l'avait tenu de ce qui l'intéressait davantage? Conçue en ces termes, présentée de cette façon comme une garantie nécessaire de la stabilité, la faculté de désignation impliquait à bref délai la désignation même, et cette désignation qui, étant données les circonstances et les préventions, ne pouvait tomber que sur un Bonaparte, équivalait à un établissement de dynastie. Or, comme le lui avait dit Joséphine, « les généraux criaient déjà qu'ils ne s'étaient pas battus contre les Bourbons pour leurs substituer la famille Bonaparte ». Si, pour le Concordat, on avait eu à redouter dans l'armée des conjurations sanglantes, que dirait l'armée d'une telle usurpation? Sur le Consulat à vie, le Sénat avait nettement marqué son opposition, et, tout de suite, sans tenir aucun compte de ces indications, on ajouterait comme par bravade la demande de l'hérédité à celle du Consulat à vie?
D'ailleurs, au profit de qui celte hérédité? Napoléon lui-même n'était nullement fixé : il craignait les rivalités, il redoutait les compétitions ; il n'eût jamais consenti à partager son pouvoir, et n'était-ce point le diminuer, le partager même, que se retirer à soi