L'HÉRÉDITÉ REPOUSSÉE
même l'avenir, se dépouiller du grand mystère du toujours ? De loin, à distance, il pouvait prendre des illusions sur la valeur de ses frères; mais, de tout près, au pied du mur, pouvait-il en garder sur leur prestige, leur notoriété, leur popularité, sur la connaissance qu'ils avaient des besoins, des intérêts, des aspirations de la France : « Il ne suffit pas. d'avoir le droit de désigner son successeur, disait-il ; le plus difficile est de le désigner, et je ne sais personne qui eût les qualités nécessaires et dont la nation voulût. » Lorsque, avec les deux Consuls et Talleyrand, il avait examiné des noms, il n'avait pas même parlé de Joseph et, s'il avait parlé de Lucien, c'avait été pour l'écarter tout de suite, disant qu'il ne voulait pas plus de lui que de Moreau. D'ailleurs, d'où venait cet empressement qu'il ne demandait point, cette hâte dont il n'avait que faire ? Il voulait attendre; il avait ses raisons et n'éprouvait nul besoin de les donner.
Il sabra donc l'arrêté, puis, le Moniteur paru, envoya Cambacérès expliquer au Conseil d'Etat qu'il avait eu des scrupules : « Le droit de nommer son successeur appartenait au Peuple, lequel ne pouvait l'aliéner ; il y aurait une disparate trop frappante entre son refus d'accepter la prorogation pour dix ans et la demande du droit de désigner son successeur ; si la tranquillilé se maintenait, on serait toujours à même de pourvoir à cette désignation ; si elle ne se maintenait pas, toutes les précautions prises à l'avance seraient illusoires. »
Le Conseil d'Etat se contenta de ces raisons; mais Joseph sentit vivement l'échec, et la blessure qu'il en
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reçut fut profonde. En public, il fut assez fort pour garder une parfaite sérénité ; s'il regrettait que le Premier Consul eût renoncé au droit de nommer son successeur, ce n'était point pour lui, Joseph : « Je ne veux point être son successeur, disait-il, je veux être indépendant; je ne serais pas assez fort pour soutenir la comparaison avec lui et résister aux difficultés... Je ne veux pas être nommé? Peut-être ne voudrait-il pas me nommer. Mais pourquoi ne nommerait-il pas Cambacérès? »
Mais, aux intimes, aux affîdés, aux gens d'extrême confiance qui avaient lié leur fortune à la sienne, il disait : « Vous connaissez mal mon frère ; l'idée de partager son pouvoir l'effarouche tellement que mon ambition lui est aussi suspecte que celle de tout autre, peut-être même davantage, parce qu'elle est la plus plausible de toutes celles qui peuvent se manifester et parce qu'elle serait plus aisément justifiée dans l'opinion générale. Il veut surtout que le besoin de son existence soit vivement senti et que cette existence soit un si grand bienfait qu'on ne puisse rien voir au delà sans frémir. Il sait et il sent qu'il règne par celte idée plus que par la force ou la reconnaissance. Si demain, si un jour, on pouvait se dire : « Voilà un ordre de choses stable et tranquille, voilà « un successeur désigné qui le maintiendra, il n'y a « ni trouble ni novation à craindre, » mon frère ne se croirait plus en sûreté. Tel est le sentiment que j'ai démêlé en lui ; telle est la règle immuable de sa conduite. »