COLÈRE DE JOSEPH
Si, en public, Joseph ne se colérait pas davantage, c'est qu'il sentait que l'hérédité n'était que retardée ; que, tôt ou tard, Napoléon serait obligé de la réclamer comme un complément nécessaire de son autorité. Môme s'il n'en avait ni un besoin, ni un désir immédiats, le Consulat à vie, les circonstances dans lesquelles le pouvoir viager était réclamé par Napoléon, l'amnistie des émigrés, le rétablissement du culte catholique, les institutions nouvelles en préparation et dont Joseph avait le secret, tout allait déterminer promptement une poussée dans le sens monarchique, et cette poussée aurait pour premier effet, pour efFet nécessaire,' d'abord l'attribution du droit de désignalion, ensuite l'hérédité. Cette poussée, il est vrai, ne serait pas identique, en ses causes et en ses éléments, aux divers mouvements d'opinion qui, au 18 brumaire, au lendemain de Marengo et, en ce moment même de l'an X, avaient porté Bonaparte jusqu'au sommet. Au lieu d'être une poussée nationale et démocratique, il s'y mêlerait un courant aristocratique et un courant clérical : les deux Ordres d'ancien régime, rentrés à petit bruit et par la basse porle, ne seraient satisfaits que lorsqu'ils auraient rétabli dans le gouvernement quelque chose qui ressemblât au régime de leur prédilection. Ils ne pouvaient songer encore à abattre Bonaparte ; mais ils pouvaient penser à faire préparer par Bonaparte le lit des Bourbons — ou, si leur imagination ne les portait pas jusque-là, du moins devaient-ils rêver un état social tel qu'ils y retrouvassent leurs places, leurs charges et quelque
chose de leurs privilèges : il leur fallait une monarchie pour qu'il y eût une cour, et une monarchie ne peut exister sans une série de successeurs désignés, sans une famille appelée à la succession. Certes, leur pouvoir sur l'opinion paraissait singulièrement médiocre ; mais lorsqu'ils seraient rentrés dans leurs biens, lorsqu'ils se seraient glissés dans les emplois, lorsqu'ils tiendraient la chaire et y parleraient au nom de la divinité même, n'était-ce rien pour agir sur l'esprit des peuples que la richesse, l'autorité et la religion ?
Joseph n'avait donc qu'à attendre : l'hérédité serait. Il est vrai qu'alors, pour l'écarter lui-même, dcu'c hypothèses pouvaient se présenter : l'une, que Joséphine eût des enfants — on ne la discutait même pas ; l'autre, que Napoléon divorçât, prît une jeune femme, en eût des enfants — les Bonaparte semblaient avoir de bonnes raisons pour ne la point redouter. Donc, point de doute : la maison leur appartiendrait, quoi que fit ou que tentât celui qui l'occupait.