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LE DROIT DE DÉSIGNATION

MESSIDOR AN X-VENDÉMIAIRE AN XI (Juin-Octobre 1802.)

Institutions complémentaires du Consulat à vie. — La Légion d'honneur. — Opposition qu'elle rencontre. — Violences de Lucien. — Clôture de la session. — La Constitution nouvelle.

— Le droit de désignation. — Lutte des deux partis. — Les frères au Grand conseil de la Légion. — Napoléon en défiance contre Lucien, en conflance avec Joseph. — La Constitution de l'an X. — Le Sénat. — Satisfaction des frères. — Les frères sénateurs. — Pourquoi Napoléon a accepté le principe d'hérédité. — Louis et Hortense. — Première rupture.

— Départ de Louis. — Son caractère. Sa correspondance. — Hortense recueillie par sa mère et son beau-père. — Grossesse d'Hortense. — L'héritier attendu. — Calomnies contre Hortense. — Réponses de Napoléon. — Achat de la maison Dervieux. — Le bal de Malmaison. — Retour de Louis. — Naissance de Napoléon-Charles.

Pour compléter le système dont le Consulat à vie est à la fois la base et le couronnement , Napoléon n'attend pas que le peuple ait émis son vote. Dans la seconde décade de floréal (premiers jours de mai), il fait remettre à Rœderer un projet sur la fondation d'une Légion d'honneur et, dès le 14 (4 mai), il le présente au Conseil d'État. Le but qu'il poursuit ici n. 9

est triple : d'abord établir, conformément à l'article 87 de la Constitution, « une récompense nationale à décerner aux guerriers qui auront rendu des services éclatants en combattant pour la République » : c'est là le prétexte et l'occasion ; en second lieu, constituer une hiérarchie, à la fois militaire et civile ayant le Premier Consul pour chef et dont tous les membres soient rattachés à lui par un serment solennel, par un traitement annuel, par une série d'obligations spéciales; enfin, substituer, au moins en partie, cette hiérarchie à celle qu'a créée la Constitution de l'an VIII, et, dans la plus large mesure possible, remplacer par la Légion d'honneur le système des listes étagées, communales, départementales, nationale, qui, dans le gouvernement, laisserait encore à la désignation élective une part considérable , s'il n'était point présenté d'une façon trop métaphysique pour rester incompris parla masse des citoyens.

Ces listes le gênent ; soit qu'il y voie une machine de guerre dirigée contre lui-même , soit qu'il y trouve une borne imposée à son pouvoir et qu'il ne puisse souffrir cette restriction au droit qu'il a reçu de nommer les fonctionnaires ; soit qu'il prétende faire dériver la notabilité de lui seul ; que, dans son système, « ce soit à lui à indiquer les notables à la nation et à les marquer du sceau du chef de l'Etat, non à la nation à les présenter au chef de l'Etat en les marquant du sceau national ».

Cette condamnation des listes, il l'a portée dès pluviôse (février) et il l'a marquée en les laissant

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bafouer par Picard dans les Provinciaux à Pains. Encore sur ce point, il a été d'accord avec Lucien, qui écrivait dans le Mercure : « Nous observons (à celte forme nous observons, on le reconnaît mieux qu'à une signature) qu'il est permis de se moquer de ces listes composées telles qu'elles le sont aujourd'hui pour la plupart, mais elles ne devront plus être exposées aux traits de la malignité lorsqu'elles offriront les noms d'anciens propriétaires ou d'hommes dont les talents et la moralité donneront une autre espèce de garantie à la nation qu'ils représentent; » mais il a fallu trois mois pour faire mûrir le projet de la Légion, en sortir les conséquences, en trouver la forme, en préparer la })résentation.

Tel qu'est ce projet à ce moment, il semble entouré, au point de vue démocratique et national, de quantité de garanties : c'est, de fait, la création d'une noblesse exclusivement personnelle, qui ne doit être décernée qu'au seul mérite et qui ne peut être attribuée qu'à des patriotes , puisque, pour y être admis, un civil, même s'il a rendu de grands services à l'Etat dans les fonctions législatives, la diplomatie , l'administration, la justice ou les sciences, doit justifier d'avoir fait partie de la garde nationale du lieu de son domicile. La faveur ne peut que difficilement s'y introduire, car ce n'est point le Premier Consul qui nomme, c'est le Grand conseil, et ce Grand conseil est composé de sept membres : les trois Consuls et les délégués du Sénat, du Corps législatif, du Tribunal et du Conseil d'Etat. Enfin, les membres ne peuvent

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se dégrader ni tomber dans l'abjection ; ils sont solidaires, ils se surveillent mutuellement; ils sont constamment soumis à l'autorité de leurs chefs, car la Légion comprend 15 cohortes, chacune composée de 7 grands-officiers , 20 commandants, 30 officiers et 350 légionnaires. Tels sont les cadres proposés à la France nouvelle et c'est là que la société réformée doit trouver ses conducteurs.

« On a tout détruit, dit Napoléon, il s'agit de recréer. Il y a un gouvernement, des pouvoirs, mais tout le reste de la nation, qu'est-ce? Des grains de sable. Nous avons au milieu de nous les anciens privilégiés organisés de principes et d'intérêts et qui savent bien ce qu'ils veulent. Je peux compter mes ennemis. Mais nous, nous sommes épars, sans système, sans réunion, sans contact. Tant que j'y serai, je réponds bien de la République; mais il faut prévoir l'avenir. Croyez-vous que la République soit définitivement acquise? Vous vous tromperiez fort. Nous sommes maîtres de la faire, mais nous ne l'avons pas, et nous ne l'aurons pas, si nous ne jetons pas sur le sol de France quelques masses de granit. »

Malgré ces déclarations, malgré les garanties apparentes fournies aux hommes de la Révolution, la discussion fut vive — si vive que, au Conseil d'Etat, la proposition d'ajournement présentée par Thibaudeau, ne céda qu'à 4 voix de majorité (14 contre 10); que, au Tribunat, il se trouva 38 opposants contre 56 favorables; que, au Corps législatif, on compta 110 boules noires contre 166 blanches (30 floréal, 20 mai).

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