‹ Napoleon et sa familleChapitre 43 sur 168 · LUCIEN ET LA LÉGION D'HONNEUR · texte numérisé non relu

LUCIEN ET LA LÉGION D'HONNEUR

C'était la dernière grande bataille que les républicains dussent livrer : les républicains de gouvernement, ceux qui avaient été le plus ardemment dévoués au Consul de l'an VIII, mais qui estimaient encore que l'homme, si grand fût-il, était inférieur aux principes.

Or, en cette bataille, le plus ardent, le plus acharné, le plus despotique, c'avait été, non Napoléon, mais Lucien. Dès son entrée au Tribunat, ses collèg'ues les mieux disposés n'avaient pu s'empêcher de remarquer « que sa lète était encore jeune et qu'il tenait beaucoup à faire triompher la moindre opinion », mais, dans la discussion sur la Légion d'honneur, il perdit toute mesure et laissa voir clairement sa nature. Après avoir impérativement présenté le projet de loi, il n'obtient point immédiatement le vote qu'il demande, il rencontre des contradicteurs et voici comme il leur réplique : « Dans une discussion publique, dit-il, présenter un projet de loi sous un point de vue différent de celui sous lequel on Ta offert, y trouver un sens tout a fait opposé à sa lettj.-e et à son esprit, c'est, après s'être égaré soi-même, chercher à égarer les autres. Attaquer les intentions d'une loi en la travestissant d'une manière peu convenable, c'est attaquer les intentions de ceux qui la proposent, c'est attaquer le gouvernement. Si l'excès d'indignation que fait naître une pareille adresse (s'il y a de l'adresse à ne rien ménager); si l'excès d'indignation ne rendait ce sujet trop grave pour défendre toute plaisanterie, je comparerais les efforts d'un des

préopinants à ceux de ce champion de la chevalerie qui voyant une armée dans des ailes de moulin déployait contre elles toute la vigueur de son bras, » Tel est l'exorde : Dans le reste, sans fournir aucune Lonne raison, il a des mots pires : ainsi dit-il des armées « qu'elles ont relevé la grandeur d'une nation qui se montrait si pitoyable chez elle ». En terminant ce discours prononcé « au nom de la section dont il est l'organe », il requiert qu'on ferme la discussion. On comprend mieux encore le vote qui suit. Toute revanche serait légitime de la part des tribuns à qui un collègue conteste ainsi, non seulement la liberté de parler, mais la liberté même de penser autrement que le gouvernement le commande et que Lucien le permet. Aussi, au Corps législatif où il soutient le projet concurremment avec Fréville et Girardin, Lucien a beau se montrer plus calme, s'abstenir d'improviser, donner lecture d'une dissertation monotone et sans couleur, on écoute encore son discours du Tribunat, on se rappelle d'autres paroles dites du même ton, sous lesquelles, jadis, aux Tuileries, la Convention courbait la tête, on retrouve le jacobin et l'on découvre le tyran.

Le vote acquis, on pressa le reste des projets déposés; les lois de finances furent acceptées à la presque unanimité; la loi sur le régime des colonies, loi qui rétablissait l'esclavage et qui eut une si fatale répercussion à Saint-Domingue, fut un peu plus ballottée, mais elle passa malgré 27 voix d'opposition au Tribunat et 63 au Corps législatif. Désormais, on

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